France

Négligence ou trahison ? DGSE, DGSI et secret défense au tribunal.

Andry A. a été condamné à 15 mois de prison avec sursis par le tribunal correctionnel de Paris pour avoir copié des informations classées secret défense. Le délibéré concernant Camille D. sera rendu le 23 février.

Au tribunal correctionnel de Paris,

Dans une salle d’audience, deux affaires et deux hommes aux parcours distincts attirent l’attention des journalistes présents jeudi soir dans la 10e chambre du tribunal correctionnel. Le premier, Andry A., comparaît libre pour avoir copié des informations classées secret défense et/ou confidentiel défense de la DGSI, puis pour les avoir stockées chez lui. Cet homme franco-malgache de 55 ans est vêtu d’une chemise à carreaux bleus et blancs, d’une veste foncée et d’un pantalon ample qui couvre à peine ses chaussures Salomon. Son visage est détendu, parfois souriant, et il semble serein.

Le second homme, Camille A., 35 ans, avec un visage rasé de près, porte un costume cravate qui souligne sa silhouette élancée. À la différence d’Andry A., son visage est fermé, marqué par l’inquiétude, et il agite ses mains tandis que son avocate plaide la nullité de son dossier. Sa demande de huis clos est rejetée, malgré une tentative de « chantage » au silence, selon les termes de la procureure. Ancien agent de la DGSE, il est convoqué pour avoir extrait frauduleusement environ 16 Go de données secrètes qu’il a reproduites, recueillies et fournies à des sociétés étrangères.

Un cerveau qui ne « comprend pas » ce qu’on lui reproche

Bien que les faits soient similaires, la seconde affaire est plus grave. Camille A. avait menacé de garder le silence, mais il se révèle loquace à la barre, débitant cinquante mots par seconde, s’agitant et entrant dans des précisions parfois inutiles. Il oblige le président à l’interrompre régulièrement pour lui rappeler que ce n’est pas un monologue. Même son avocate tente de le raisonner avec un « chuuut » depuis son banc. Il conteste et cherche à justifier ses actions. Bien qu’il ait pu emporter des données – dont certaines, bien qu’incertaines, sont classées « très secrètes » -, il se défend en affirmant qu’il agissait ainsi pour deux raisons : son attachement aux dossiers sur lesquels il avait travaillé durant ses six ans à la DGSE et la volonté de se protéger de ses supérieurs.

Au cours de l’année 2024, ses relations avec ses collègues et supérieurs se détériorent, ces derniers le suspectant et le trouvant « bizarre ». Éprouvant du ressentiment, il décide de démissionner et rejoint une start-up allemande spécialisée dans l’exploration spatiale pour travailler sur le développement d’une capsule. C’est justement l’un des reproches qui lui est fait : il est parti avec des données concernant ce projet alors que ce n’était pas son domaine à la DGSE et que ces données étaient classifiées. Des données « de très grande sensibilité et d’une quantité inouïe » ont également été trouvées sur son ordinateur personnel, incluant des « pseudos et identités d’agents, ainsi que l’organigramme de la DGSE ». Cela a entraîné un préjudice estimé à 5 sur 5 par les services de renseignements extérieurs.

« Il a trahi la Nation »

Ce trentenaire, décrit comme ayant des « capacités cognitives élevées » et un « langage formel et technique » par un expert psychiatrique, affirme ne pas comprendre les accusations portées contre lui. Selon lui, son intention initiale en intégrant les services était de « servir la France, car cela avait du sens ». Il assure : « Je n’ai pas le sentiment d’avoir trahi qui que ce soit. » Il se défend ainsi : « Je ne suis pas un trafiquant de drogue ou quoi que ce soit », a-t-il déclaré aux agents de la DGSI lors de la perquisition de son domicile. La procureure rappelle qu’il risque jusqu’à dix ans de prison.

Camille A. admet avoir collecté ces données, les avoir extraites et sorties des locaux de la DGSE, transférées sur une clé protégée, puis sur une autre clé qu’il a détruite, tout en les copiant sur son ordinateur personnel et plaçant une partie dans la messagerie cryptée suisse Protonmail. Ces « coïncidences » ne convainquent pas le ministère public. La procureure parle de « graves faits délictuels » commis dans un « mode opératoire », et requiert quatre ans de prison ferme, avec mandat de dépôt, plus une amende de plus de 10.000 euros, ainsi qu’une interdiction définitive d’exercer une fonction publique. Elle conclut en affirmant : « Il a trahi la Nation ».

Un ingénieur peu méticuleux

Pour sa défense, Andry A. mise sur la négligence. Il affirme que des centaines de fichiers classés secret défense (226 documents sur 12.215 retrouvés, en format papier, sur clés USB ou disques durs, parfois de degré de sensibilité maximum (5 sur 5)) sont apparus dans ses affaires personnelles par inadvertance à partir de 2021. Il reconnaît seulement avoir trouvé quatre photos de documents sensibles sur son téléphone personnel, qu’il justifie par le fait qu’il devait former un remplaçant dans la semaine et avait déjà restitué son téléphone professionnel. « Il n’a jamais eu la volonté de porter atteinte à quelque secret que ce soit », insiste son avocate. Cet ingénieur spécialisé en systèmes d’information et de communication, affecté à la DGSI, est décrit par son supérieur comme « jovial, affabulateur, réservé » et comme un employé « qui ne faisait rien, incapable de réaliser les tâches, et que ses collègues devaient réveiller à cause de ses ronflements ».

Cette description correspond à l’homme désordonné qui se présente au tribunal. Il prétend n’avoir « jamais vu » les documents retrouvés par les enquêteurs et ne comprend pas comment ils ont pu se retrouver chez lui. « C’est de la négligence professionnelle », répète-t-il à plusieurs reprises à la barre. Il évoque aussi des années personnelles difficiles, marquées par la maladie de sa femme, décédée du cancer en 2020.

Le tribunal a finalement déclaré Andry A. coupable des faits qui lui sont reprochés et l’a condamné à 15 mois de prison avec sursis. Il dispose de dix jours pour faire appel. Le délibéré concernant Camille A. sera rendu le 23 février.