France

Narcotrafic : Kebabs, barber et ongleries soupçonnés de blanchir l’argent

Six mois après l’adoption de la nouvelle loi sur le narcotrafic, les fermetures administratives de commerces, notamment ceux de kebabs, sont devenues un véritable outil dans la lutte contre le trafic de drogue. Dans le département d’Ille-et-Vilaine, cinquante commerces sont dans le viseur des autorités pour des activités soupçonnées de blanchiment.


Salade, tomate, oignon et sauce à kebab. Six mois après l’adoption de la nouvelle loi sur le narcotrafic, les fermetures administratives de commerces sont devenues un véritable outil dans la lutte contre le trafic de drogue. Les kebabs sont dans le viseur des préfets. Bien qu’ils aient conquis le marché de la restauration rapide depuis des décennies, ces établissements se sont multipliés ces dernières années, saturant les grandes villes françaises ainsi que les plus petites. « Il y en a partout. Mais il n’y a jamais un client, jamais personne dedans », constate un policier, manifestement dépité.

Pour les forces de l’ordre, le problème n’est pas tant de savoir si la broche est faite d’agneau, de veau ou de poulet grillé. La vraie question est de comprendre comment ces restaurants parviennent à survivre économiquement face à une concurrence aussi féroce. Le Français apprécie le kebab – au point d’en consommer environ un million chaque jour – mais il est évident qu’il n’y a pas de place pour tout le monde. « C’est un secret de polichinelle. On a beau aimer le kebab, on ne va pas y manger tous les jours non plus. Tout le monde sait qu’ils servent au blanchiment », résume Franck Robine, le préfet d’Ille-et-Vilaine.

Ancien directeur de cabinet de Bruno Retailleau, ce haut fonctionnaire a déjà fait fermer plusieurs établissements à Rennes, suspectés d’activités illicites. Parmi eux, un restaurant accusé d’avoir employé un trafiquant qui lui versait des espèces. Dans le seul département d’Ille-et-Vilaine, cinquantaine de commerces sont sous surveillance des autorités. Mercredi dernier, le préfet de l’Orne a annoncé une fermeture de trois mois pour un restaurant tunisien à Alençon, ouvert l’été dernier, impliqué dans un trafic de stupéfiants selon les forces de l’ordre.

Cependant, les kebabs ne sont pas les seuls établissements soupçonnés de cacher des réseaux de blanchiment. On retrouve également de nombreux barber shops, ongleries, boutiques de téléphonie, de vente de CBD ou même des commerces de « conseil en informatique ». « Dans les barber shops, il y a des gens avachis dans leur fauteuil toute la journée. Ils ne font rien car il n’y a personne, pas un client », témoigne un policier. Pourquoi ces commerces attirent-ils autant les narcotrafiquants ? « Ils utilisent tout ce qui génère du cash », précise ce même policier, ajoutant : « Il ne faut pas de trace. Il faut qu’ils puissent faire rentrer du cash dans les caisses et le ressortir dans le chiffre d’affaires. »

Concrètement, les dealers déposent de l’argent liquide dans ces commerces, qui l’intègrent dans leur comptabilité comme des ventes de sandwichs, de coupes de cheveux ou de manucures, augmentant ainsi leur chiffre d’affaires. « C’est là leur point faible car leur chiffre d’affaires est artificiellement gonflé », résume le préfet de Bretagne. Cela finit par se constater : toutes les transactions se font en cash. Les trafiquants placent généralement un ami, un cousin ou un voisin à la tête de l’enseigne. Les gérants ne restent rarement plus d’un an au registre du commerce afin d’échapper à une trop grande visibilité du fisc. Face au même problème, la Suisse envisage même d’interdire les paiements en liquide dans les kebabs.

Pour les enquêteurs, la tâche est compliquée, car il leur est difficile de prouver ce blanchiment. « On ne peut pas entrer dans chaque barber shop pour tout fouiller », reconnait le procureur de la République de Rennes, Frédéric Teillet. « La difficulté, c’est de le prouver. Il faut examiner les comptes, observer le chiffre d’affaires, le comparer, fouiller les commandes. Cela demande de la surveillance et du temps », confirme Frédéric Gallet, policier à Rennes et délégué du syndicat Alliance. Malheureusement, ils manquent tant de moyens que de temps.

À Rennes, comme partout en France, les préfets ont reçu la consigne d’agir rapidement pour fermer ces commerces suspects. Pour prononcer des fermetures administratives, ils utilisent souvent d’autres prétextes tels que la vente de produits interdits, le travail dissimulé ou encore les fraudes sociales ou fiscales. Ce n’est qu’une fois le rideau tiré que les enquêteurs s’intéressent aux comptabilités douteuses, révélant souvent de multiples infractions. « Il n’y a plus d’impunité », prévient un policier.