MuseumWeek: «Les musées de femmes ne sont pas interdits aux hommes, au contraire»

La tapisserie de La dame à la licorne, exposée en Australie en 2018 — Richard Milnes/Shutters/SIPA

  • Jusqu’au 19 mai 2019 se tient la MuseumWeek, un événement international qui met les musées à l’honneur sur les réseaux sociaux.
  • Les femmes dans la culture, c’est le thème de cette édition 2019, et de la Nuit des musées, qui aura lieu samedi 18 mai.
  • 73 musées de femmes existent aujourd’hui dans le monde, mais aucun n’a encore ouvert ses portes en France.

Célébrer les femmes dans la culture, voilà le mot d’ordre de l’édition 2019 de la MuseumWeek, qui se déroule du 13 au 19 mai. Pour communiquer sur l’événement, les organisateurs ont mis en place le mot-dièse #WomenInCulture afin d’inviter les internautes à mettre en lumière les femmes qui les inspirent. Les institutions culturelles, quant à elles, se font le relais de cette initiative et sont nombreuses à participer à l’opération.

À l’occasion de cette MuseumWeek dédiée aux femmes, l’idée de créer des musées tournés vers les figures féminines revient en force. Selon l’International Association of Women’s Museums, 73 musées dédiés exclusivement aux œuvres féminines dans le monde ont ouvert leurs portes. En Europe, l’association en dénombre six en Allemagne, trois en Italie, ou encore deux aux Pays-Bas et en Espagne. Mais en France, aucun musée de femmes n’existe encore à ce jour. En mars dernier, la maire de Paris Anne Hidalgo a annoncé l’ouverture d’une Cité de l’Égalité et des Droits des Femmes avant la rentrée 2019, un lieu qui pourra accueillir des expositions et qui sera dédié à rendre visible le combat pour l’égalité homme-femmes.

Julie Botte, doctorante à l’Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3, est l’autrice d’une thèse, intitulée   Les musées de femmes : entre patrimonialisation et engagement social. Elle explique à 20 Minutes en quoi consistent ces institutions culturelles d’un nouveau genre.

Qu’est-ce qu’un musée de femmes ?

Je n’ai pas inventé ce terme, c’est une appellation que certains musées se donnent. Il s’agit de musées dédiés aux femmes et toutes leurs actions. La recherche, la préservation ou la valorisation, qui sont des missions muséales classiques, y sont consacrées aux femmes, à leur histoire et à leurs productions culturelles. Ils font donc la promotion du patrimoine des femmes. A part cela, les musées de femmes sont identiques à d’autres musées. Certains sont plus institutionnels et vraiment identiques à des musées d’art ou d’histoire, et d’autres sont des musées communautaires, plus proches de leurs visiteurs. Leur singularité, c’est leur engagement pour les femmes et la raison pour laquelle ils ont été créés, c’est-à-dire pour donner une visibilité aux femmes dans les collections des musées, connaître et diffuser leur histoire, et sensibiliser le public à la préservation de leur patrimoine.

Y-a-t-il aussi des hommes dans les musée de femmes ?

Ce ne sont pas des musées interdits aux hommes, mais en général les professionnels et les bénévoles sont des femmes. Cela fait partie de la démarche de certains musées comme celui qui se situe à Aarhus au Danemark qui souhaitait, à l’origine, n’engager que des femmes dans le cadre d’un projet social pour réinsérer des femmes qui avaient perdu leur emploi. Pour les autres, ce n’est pas dit clairement, mais les femmes sont majoritaires. Cela s’explique par le fait que c’est un moyen pour elles de se réapproprier leur histoire ou qu’elles se sentent plus concernées que les hommes.

« Le terme peut parfois faire peur et même certaines féministes reprochent aux musées de femmes d’être trop essentialistes. »

Un musée de femmes, cela ne veut pas tout de même pas dire que les hommes y sont interdits d’entrée ?

Pas du tout. Les visiteurs masculins sont évidemment les bienvenus. Le terme « Musées de femmes », ça fait un peu fermé, alors qu’en fait c’est ouvert à tous. Et leurs propos est beaucoup plus large que le seul droit des femmes, parce que quand on parle des femmes, on parle des droits humains, des minorités, de la diversité. L’un ne va pas sans l’autre. Le terme peut parfois faire peur et même certaines féministes reprochent aux musées de femmes d’être trop essentialistes.

Comprenez-vous ces critiques qui peuvent être faites à l’égard des musées de femmes ?

Quand on regarde la manière dont ils montrent leurs collections et leurs discours, ce n’est pas essentialiste. Au contraire, ils essayent de déconstruire le féminin et le masculin et de montrer les femmes dans des rôles qui leur ont longtemps été interdits en raison de leur sexe, comme par exemple les artistes. Ce qui leur est souvent reproché aussi, et qui, selon moi, est plus problématique, c’est le fait qu’ils existent à côté des autres musées. Beaucoup disent qu’il vaudrait mieux agir au sein des musées existants, et essayer de rendre les femmes plus visibles dans les institutions déjà existantes. Exister en marge des autres musées, c’est risquer de rester à l’écart et de ne pas réussir à faire changer les choses dans le monde muséal. Mais le fait d’être en marge leur permet aussi d’avoir une grande liberté dans leurs actions et d’être engagés dans leur cause, alors que dans les institutions classiques, on doit concilier avec les collections existantes.

Les choses ont-elles changé dans les institutions classiques depuis quelques années ?

De manière générale, beaucoup de choses ont énormément progressé pour les femmes, et dans beaucoup de musées, on trouve des initiatives, notamment des expositions temporaires qui sont dédiées à des artistes femmes, des grandes rétrospectives comme celle de Vigée Le Brun au Grand Palais. Il y a de plus en plus d’expositions temporaires et d’événements qui mettent en valeur les femmes, mais cela reste en nombre très faible et en marge par rapport aux artistes masculins présents dans les collections permanentes. Même dans les musées d’art contemporain, alors qu’à partir du 20e siècle beaucoup de femmes ont produit des œuvres de qualité. Leur absence n’est donc pas vraiment justifiée et justifiable. Mais c’est difficile de changer une institution du tout au tout. Changer une collection permanente, cela implique d’acquérir de nouvelles œuvres, ce qui est un travail assez long.

Un musée de femmes se revendique-t-il automatiquement activiste ?

Certains musées ne se revendiquent pas vraiment activistes tandis que d’autres le clament haut et fort, donc tous n’ont pas forcément la même position. C’est étonnant parce qu’ils ne veulent pas utiliser ce terme alors que tout leur fonctionnement cherche à promouvoir les femmes dans l’histoire de l’art ou dans les musées, et donc à entraîner un changement social et améliorer les conditions de vie des femmes. Dans leur mission, les musées de femmes ont tous cet engagement pour les femmes, et même pour les hommes de manière générale, car ce sont des valeurs universelles de droit humain qu’ils promeuvent.

« Il y a peut-être, en France, une certaine méfiance vis-à-vis des musées privés et engagés socialement. »

Pourquoi n’y a-t-il pas de musée de femmes en France ?

Je me demande si ce n’est pas lié au fait qu’en France, les musées sont souvent publics et liés à l’État. Il y a peut-être une certaine méfiance vis-à-vis des musées privés et engagés socialement. Dans les musées de femmes que j’ai visités, les personnes interviewées me disent qu’il est difficile de trouver des fonds et de pérenniser la structure. Il faut donc compter sur des femmes ou des hommes très engagés pour faire vivre la cause et la faire perdurer dans le temps. Il faut à la fois une convergence d’énergie humaine, la volonté de créer un musée et enfin parvenir à le faire durer. En France, il y a seulement eu un projet en lien avec l’université d’Angers qui a abouti à un site internet, mais je ne suis pas sûre qu’un musée physique ouvre ses portes un jour.

La MuseumWeek dédiée aux femmes dans la culture pourrait-elle faire bouger les lignes ?

C’est un événement très positif, qui est temporaire, mais qui a le mérite de mettre sur le devant de la scène cette question. Cela permet aux musées de se confronter à cette problématique, de réfléchir à leur positionnement, aussi bien dans leurs collections que sur la composition de leur équipe professionnelle. J’espère que cela se diffusera auprès d’un large public pour qu’il soit sensibilisé à la place des femmes dans la culture, car plus on en parle et plus les choses avancent.

Quel musée de femmes faut-il visiter selon vous ?

Le plus connu, c’est le musée de femmes à Washington, le National Museum of Women in the Arts, qui est un musée d’art qui n’expose que des artistes féminines. Dernièrement, j’ai été dans le musée de femmes à Aarhus au Danemark, que je trouve passionnant parce qu’il va au-delà de la question des femmes, il questionne la notion du genre, du masculin et du féminin. C’est un musée qui parle de société et c’est celui-ci que je recommanderais parmi d’autres.

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