France

Municipales 2026 : L’emprunt auprès des électeurs, nouveau financement de campagne ?

L’équipe de campagne de Sophia Chikirou, candidate LFI à la Mairie de Paris pour 2026, cherche à collecter 100.000 euros de prêts avec un remboursement fixé à 18 mois et un taux de 0 %. Selon la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques, près de 4,9 millions d’euros ont été prêtés pour la campagne des municipales en 2020.


« Vous nous prêtez, nous menons campagne et nous vous remboursons. » De manière très simple, l’équipe de campagne de Sophia Chikirou, candidate de La France Insoumise (LFI) à la mairie de Paris pour 2026, présente sur les réseaux sociaux son « emprunt solidaire ».

Pour financer du matériel, des tracts, des affiches ou même la location de salles, LFI Paris vise à collecter 100 000 euros de prêts, avec un remboursement prévu dans 18 mois et un taux d’intérêt de 0 % pour ses militants et sympathisants. Ils expliquent : « Contrairement aux macronistes, nous ne voulons pas dépendre d’intérêts privés ou faire appel à quelques grandes fortunes. Cette élection, c’est la vôtre. »

### Une pratique « légalisée » depuis 2017

Bien que peu connue, cette pratique est autorisée depuis la loi n° 2017-1339 du 15 septembre 2017 sur la confiance dans la vie politique et l’article L. 52-7-1 du Code électoral, qui encadre ce type de prêt selon plusieurs conditions : « Ne pas être effectués à titre habituel », « ne pas excéder une durée de cinq ans » et être consentis « à un taux d’intérêt compris entre zéro et le taux d’intérêt légal » (6,5 % au second semestre 2025).

Comme pour les dons, seuls les individus peuvent prêter, et aucun montant maximal n’est fixé (4 600 euros maximum par candidat pour les dons). La limite imposée stipule que le montant total dû par le candidat à des personnes physiques ne doit pas dépasser 47,5 % du plafond des dépenses électorales, correspondant ainsi à la limite de remboursement des frais de campagne pour les candidats ayant obtenu au moins 5 % des suffrages au premier tour.

### Le poids de l’argent dans la démocratie

« Cette nouvelle possibilité permet aux candidats avec un électorat « moins aisé », qui ne peuvent pas se permettre de donner, de lever des fonds pour leur campagne », indique Pierre*, analyste politique et conseiller électoral impliqué dans plusieurs campagnes municipales de 2026. Il cite en exemple LFI, qui avait déjà recours aux prêts en 2019 pour les élections européennes, ou le Rassemblement national, qui se plaint de rencontrer des difficultés pour convaincre les banques de lui prêter.

Plusieurs politologues ou économistes ayant étudié le sujet soulignent l’importance du financement dans le succès d’une campagne électorale. L’économiste Julia Cagé a démontré en 2018 dans son livre *Le Prix de la démocratie* (Éditions Fayard) que plus un candidat dépense par rapport à ses concurrents dans une circonscription électorale, plus il a de chances de l’emporter. Elle a même réussi à estimer le coût d’une voix à 32 euros.

Cependant, seulement 0,79 % des Français font un don chaque année (sous la forme de don direct ou de cotisation) à un parti politique. Ce chiffre atteint 10 % chez le 0,01 % des Français aux revenus les plus élevés. La valeur moyenne des dons passe de 120 euros pour l’ensemble des Français à près de 5 500 euros pour les plus riches. « Et vous imaginez bien que les plus riches votent dans leur intérêt… », commente Pierre.

### Une pratique encore limitée aux proches et au réseau

Mathilde Haas, avocate spécialisée en droit public et droit électoral, considère cette approche comme une opportunité pour certains candidats de s’engager sur le terrain électoral : « Faire campagne, ça coûte très cher. D’une part, il faut souvent mettre son métier entre parenthèses. D’autre part, il faut dépenser beaucoup pour la communication, les conseillers, la location de salles pour les meetings… »

Le prêt semble offrir une solution plus démocratique que le don. Toutefois, pourquoi ne voit-on pas plus d’initiatives comme celle de Sophia Chikirou ? Pour sa campagne municipale de 2020 à Toulouse, Jean-Luc Moudenc (LR) avait effectivement lancé un emprunt, mais celui-ci se limitait à la liste de ses colistiers en tant que prêteurs, qui ont tout de même versé 310 000 euros, avant d’être remboursés après la campagne.

En réalité, la pratique du prêt est déjà bien ancrée, car selon la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques (CNCCFP), près de 4,9 millions d’euros ont été prêtés pour la campagne des municipales de 2020. « Mais pour l’instant, cela se limite aux candidats et partis disposant de réseaux solides. Ils ont des personnes autour d’eux ayant les moyens de prêter d’importantes sommes, souvent pour soutenir leurs idées, et certains peuvent proposer des taux bien supérieurs à ceux des banques actuellement », souligne Mathilde Haas.

### « Peut-être une manière de retrouver une place dans le débat politique »

Pierre confirme l’existence de cette dynamique : « L’une de nos missions est de trouver des financements. Et pour les dons comme pour les prêts, nous ciblons principalement notre réseau. Il est plus facile de solliciter des personnes fortunées pouvant prêter plusieurs milliers, voire dizaines de milliers d’euros, que de mobiliser ceux qui ne peuvent donner qu’une somme modique. C’est une question d’efficacité. »

Il admet néanmoins que cette pratique a un avenir : « Dans notre société, où les électeurs se sentent de plus en plus dépossédés de leur destin, investir de petites sommes dans un candidat auquel on croit peut être une manière de retrouver une place dans le débat politique. C’est comme si on vous disait que votre vote avait plus de poids. » Mathilde Haas partage cette observation : « La pratique mérite d’être connue et peut inciter certains candidats à envisager son potentiel pour dynamiser leurs campagnes. »

*Le prénom a été changé à la demande de l’intéressé.