France

Municipales 2026 au Havre : « On sent la panique… » Edouard Philippe en danger ?

Edouard Philippe, maire du Havre depuis 2010, a entrepris une campagne municipale avec 90.000 tracts, 108 réunions d’appartement et 20.000 portes ouvertes. Selon un sondage Opinionway commandé par Pierre-Édouard Stérin, Edouard Philippe serait battu au second tour par Jean-Paul Lecoq avec 42 % contre 40 %.

De notre journaliste au Havre,

Avant de prendre la parole, Edouard Philippe reste en retrait au fond de la salle. Ses partisans s’expriment avec enthousiasme, mais le maire du Havre semble plongé dans ses pensées. À quatre jours du premier tour des élections municipales, l’ancien Premier ministre se trouve dans une situation délicate. « On a le calme des vieilles troupes. Le calme de ceux qui ont un peu d’expérience dans les combats », déclare-t-il devant ses soutiens réunis au théâtre Le Normandy mercredi soir.

Il fait référence à l’ancien footballeur hollandais Johan Cruyff : « C’est le premier joueur qui m’a impressionné. Il pratiquait le football total, c’était incroyable. Nous, nous avons engagé une campagne totale : 90.000 tracts, 108 réunions d’appartement, 20.000 portes ouvertes. » Une mobilisation qui reflète les enjeux en jeu. Menacé par la gauche et donné perdant dans un sondage, Edouard Philippe mise sur son avenir national les 15 et 22 mars prochains.

« Et s’il perd à la présidentielle, il reviendra ? »

À la tête de la ville portuaire depuis 2010, Edouard Philippe a conditionné sa candidature à la présidentielle à sa réélection. « J’ai dit la chose la plus évidente du monde, et si je vous avais dit l’inverse, vous ne m’auriez pas cru. Si je n’arrivais pas à convaincre les Havrais, il faudrait que j’en tire les conséquences », a-t-il affirmé ce mercredi soir devant quelques journalistes.

Le président du parti Horizons se montre irrité. Regrette-t-il l’orientation nationale prise par sa campagne ? « Les gens me parlent de santé, de sécurité, de propreté, de développement économique… J’ai passé ma campagne à ne parler que de ça. Quand on me pose des questions sur d’autres sujets, ce sont des journalistes, et bien souvent des journalistes parisiens… », a-t-il répondu avec agacement. Le responsable d’Horizons n’a pourtant pas eu besoin de l’aide extérieure pour se mettre dans cette situation complexe, ayant annoncé tôt sa candidature à la présidentielle dès septembre 2024 et lié sa réélection au Havre à son ambition élyséenne.

Ce choix suscite des avis partagés parmi les habitants rencontrés ce mercredi. « Je ne comprends pas qu’il dise ‘je veux être maire mais je vais partir dans un an’. On ne peut pas courir deux lièvres à la fois… », déplore le gérant d’un bar tabac du quartier populaire de Graville, à l’est du Havre. Assis avec un demi de bière et un jeu à gratter, Thierry évoque un bon souvenir de sa rencontre avec le maire, à la sortie d’une séance de boxe. « Il a aussi marié mon fils, je l’aimais bien, j’ai voté deux fois pour lui, mais là c’est fini… Il est déjà parti pour être Premier ministre [de 2017 à 2020] et là il refait le coup. Il va remettre son adjoint et s’il perd, il reviendra ? », se lamente le retraité. « Et même si je ne suis plus concerné, les 67 ans bordel… », ajoute-t-il, faisant référence à la proposition du candidat à la présidentielle sur les retraites. « Moi je l’apprécie, il a fait de belles choses ici. Et s’il veut être candidat, c’est son choix. Tant que la ville est bien gérée… », défend Josiane, en promenant son chien dans la rue adjacente.

Coup de tonnerre dans la campagne

Dans cette ville autrefois industrielle, où le taux de chômage est le plus élevé de la région* et le niveau de pauvreté atteint 23 %**, les préoccupations autour du pouvoir d’achat ou du prix des carburants prennent rapidement le devant de la scène politique. Les militants du député communiste Jean-Paul Lecoq, à la tête d’une liste unie de gauche (hors LFI), organisent ce mercredi une distribution de tracts sur leur proposition de gratuité des transports publics. « J’espère que la gauche va l’emporter. Y’en a marre de Philippe, il ne fait rien pour les pauvres », s’exprime un usager, en prenant un tract. Lors des élections municipales de 2020, le candidat communiste n’avait pas réussi à déloger Edouard Philippe de la mairie, se faisant devancer de près de 18 points.

Mais fin février, un événement inattendu : un sondage Opinionway commandé par le milliardaire conservateur Pierre-Édouard Stérin révèle qu’Edouard Philippe pourrait être battu au second tour par Jean-Paul Lecoq (42 % contre 40 %) dans l’hypothèse d’une triangulaire avec le candidat UDR-RN Franck Keller (18 %). « Depuis, on sent la panique monter dans leur camp », glisse un proche du député communiste, qui pourrait profiter des voix de la liste insoumise (notée à 6 %).

« La campagne a pris une autre tournure depuis, Philippe est davantage sur le terrain, ses équipes ont redoublé d’efforts », confie Inès Hassani, en 10ème position sur la liste de Lecoq, portant des tracts. Du côté du Rassemblement national, on espère réaliser un coup double : faire tomber le maire sortant et éliminer l’adversaire jugé le plus dangereux pour 2027. « C’est un maire absent, qui préfère s’occuper de sa candidature à l’Elysée plutôt que de la ville », fustige Franck Keller. « Et beaucoup d’électeurs ne lui pardonnent pas d’avoir appelé à voter communiste lors des législatives de 2024. »

« Il ne faut pas se tromper d’élection »

À l’époque, Edouard Philippe avait appelé à « faire barrage au RN » et au retrait des candidats Horizons arrivés en 3ème position. Au Havre, cette consigne avait profité à un certain… Jean-Paul Lecoq. « Il ne faut pas se tromper d’élection, l’enjeu du scrutin, c’est Le Havre. Veut-on continuer à transformer la ville ou l’abandonner aux communistes et aux insoumis ? », insiste Augustin Bœuf, adjoint au maire et colistier, à la fin du meeting.

Après son discours, Edouard Philippe rejoint une petite pièce à l’étage du théâtre pour répondre à la presse. « Il ne faut vraiment pas connaître Le Havre pour penser que les élections ici sont une formalité. En 2014 et 2020, on prédisait aussi ma défaite. » Son équipe veille à ce que le panneau « sortie de secours » au-dessus ne soit pas visible dans le champ des caméras. Pour Edouard Philippe, l’enjeu est clair : préserver son fief ou tout perdre.