Mort de Quentin Deranque : traque numérique de l’extrême droite.
Léon a supprimé un tweet contenant la phrase « Un bon nazi est un nazi mort » qu’il a écrit « sur le ton de la blague », en espérant que « la tempête se calme ». Selon des policiers parisiens, un étudiant filmé en train d’arracher des affiches d’hommage à Quentin Deranque a vu de nombreuses données personnelles fuitées sur les réseaux sociaux et a reçu plusieurs appels menaçants.
« Un bon nazi est un nazi mort. » Ce tweet, publié « sur le ton de la blague » par Léon* (prénom modifié), a rapidement été supprimé « en espérant que la tempête se calme ». En raison de ces quelques mots, son nom et sa photo ont été diffusés sur les réseaux sociaux, lui qui utilisait un pseudo sur X. Heureusement pour lui, le compte qui a révélé son identité n’avait qu’une faible influence dans les milieux d’extrême droite. « Il n’a quasiment pas eu de partage. J’ai mis mon compte en privé, fait le ménage dans mes tweets, et il n’y a heureusement rien eu comme conséquences », témoigne-t-il à 20 Minutes.
D’autres n’ont pas eu cette chance. Un étudiant, filmé en train d’arracher des affiches en hommage à Quentin Deranque, un militant d’extrême droite tué à Lyon, a vu de nombreuses informations personnelles diffusées sur les réseaux sociaux. Selon des policiers parisiens cités par Valeurs Actuelles, il aurait reçu plusieurs appels menaçants, y compris une capture d’écran de son adresse. Il aurait ensuite quitté Paris. Cet incident, loin de culpabiliser les auteurs du doxing, a seulement intensifié le harcèlement et les moqueries à son égard, tout en incitant à cibler d’autres victimes.
« La fin d’un tabou » pour l’extrême droite
Depuis la mort de Quentin Deranque, l’extrême droite a lancé une vaste campagne de doxing, visant non seulement à identifier les participants de la rixe, mais aussi à débusquer ceux qui se réjouissent ou ironisent sur la mort du militant. Historiquement, le doxing était plutôt utilisé par l’ultragauche, rappelle Sarah Rodriguez-Louette, docteure agrégée et experte de l’influence en ligne des mouvements identitaires. Le dévoilement des identités de manifestants d’extrême droite, l’enquête sur les profils et l’identification d’activistes masqués existent depuis des années. « L’extrême droite a longtemps été plus sceptique envers cette méthode car elle redoute elle-même cette arme. L’affaire Quentin montre la fin d’un certain tabou et une contre-attaque numérique majeure », estime-t-elle.
Qu’elle soit de gauche ou de droite, la pratique du doxing est illégale. Elle est considérée comme une mise en danger d’autrui, punie de trois ans d’emprisonnement et de 45.000 euros d’amende. Or, cette limite juridique n’arrête pas la frénésie actuelle. Certains comptes en ont même fait leur spécialité et doxent plusieurs personnes chaque jour depuis le décès de Quentin Deranque. Parfois, seules une photo ou un prénom sont révélés, mais d’autres fois, le lieu de travail, voire la mention directe de l’employeur, accompagnés du numéro de téléphone ou de l’adresse sont publiés. Quelle que soit l’ampleur de la révélation, celle-ci est souvent suivie de centaines de likes, de retweets et de menaces à peine voilées dans les commentaires.
« Qu’ils assument maintenant »
« Le doxing illustre une nouvelle radicalisation numérique », estime Virginie Martin, politologue à Kedge Business School. « L’identité de la personne, et non ses arguments, devient la cible principale. » Depuis 2022, le conflit israélo-palestinien a également été marqué par des actes de doxing, où des accusations comme « soutien au génocide » ou « pro-terroriste » sont mises en lumière, souvent par le biais de comptes spécialisés tels que Sword of Salomon, qui compte 40.000 abonnés et s’est spécialisé dans la divulgation de l’identité de plusieurs militants pro-palestiniens jugés trop versatile.
L’objectif est de censurer les voix considérées comme dissidentes en les intimidant et en imposant un discours unique. « Tout ce qu’on fait, c’est mettre les auteurs des propos devant leurs citations. Qu’ils assument maintenant », défend un utilisateur de X d’extrême droite contacté par 20 Minutes. Ce dernier décrit des militants de gauche comme « beaucoup trop à l’aise, alors qu’ils baissent les yeux dans la vraie vie ».
Bien qu’il ne justifie pas la pratique, il reconnaît que l’anonymat des réseaux sociaux et des algorithmes de plus en plus sophistiqués ont favorisé l’émergence d’un discours plus extrême et cynique. « Le doxing est en partie une réponse à cette libération sans fin d’un discours ultra-radical », ajoute Virginie Martin. Elle note que sur LinkedIn, un réseau où la majorité des utilisateurs affichent leur vrai nom, « les propos sont beaucoup moins extrêmes », et que les discours autour de Quentin Deranque ou de la Palestine y sont plus modérés.
Une justice mise sur le banc des accusés
Cela fait plusieurs années que l’extrême droite entoure des pratiques similaires. « Elle se jette sur le moindre fait divers pour exiger le nom du coupable, parfois seulement une heure après les faits, suggérant que la justice cache l’identité ou refuse de mentionner si c’est un immigré ou une personne de couleur », décrit Emmanuel Casajus, sociologue et auteur du livre Style et violence dans l’extrême droite radicale (Édition du Cerf, 2023). Cette tactique permet d’inonder l’espace public d’accusations et se révèle « démagogiquement très efficace, d’autant que l’idée d’une justice trop laxiste et lente est de plus en plus répandue », souligne-t-il. « En se présentant comme la solution plus rapide, plus efficace, et plus vengeresse, l’extrême droite s’offre le beau rôle. »
Le délai avant l’instauration des premières gardes à vue, survenu mardi, a été un des principaux motifs de mécontentement parmi les identitaires, qui estiment que les coupables avaient le temps de supprimer les preuves et de s’accorder sur une version des faits.
Imposer un narratif idéologique
« Le Rassemblement national est également jugé de plus en plus mou par les plus radicaux, ce qui les pousse à agir d’eux-mêmes », ajoute Sarah Rodriguez-Louette. Pour elle, ce doxing présente également deux autres avantages pour l’extrême droite. Premièrement, en cherchant constamment à identifier les auteurs des faits, l’extrême droite a l’occasion de rediffuser sans cesse la vidéo de la rixe, particulièrement accablante. Ensuite, « en doxant les noms des antifas, notamment issus de la bourgeoisie, les identitaires font passer l’idée que l’antifascisme est une cause récréative des bobos plutôt qu’une idéologie populaire, que ce n’est qu’un délire bourgeois ».
Désormais que la boîte de Pandore est grande ouverte, jusqu’où ira le doxing ? Blandine B. a été faussement accusée d’avoir participé à la mort de Quentin. En réalité, elle se trouvait en Amérique latine au moment des faits, selon son avocat. Ses documents de voyage et son visa confirment cette version, à en croire les services de fact-checking de Libération et du Monde. Son père a déclaré vivre volets fermés et avoir reçu plusieurs appels et menaces.
Damien Rieu, l’une des figures d’extrême droite les plus en vue sur X, fut l’un des premiers à pointer du doigt ce profil prétendument innocent. « Il est coutumier des accusations fausses, floues et non vérifiées », affirme Emmanuel Casajus. « Mais pourquoi s’arrêterait-il ? C’est une technique qui cartonne et qui explique en partie le succès de l’extrême droite. » Ce groupe ne compte pas s’arrêter là, comme le confirme l’identitaire sur X : « Nous sommes la première force politique de France, il est temps de se faire entendre. »

