Mort de Jean-Luc Godard, le cinéaste qui renversait les tables (de montage, entre autres)

C’était le dernier monstre sacré de la Nouvelle vague. Jean-Luc Godard, qui avait débuté comme critique aux Cahiers du cinéma avant de révolutionner l’art du cinéma est mort ce mardi à l’âge de 91 ans, laissant derrière lui une œuvre majeure, notamment ses films de jeunesse tournés avec Jean-Paul Belmondo (A bout de souffle, Pierrot le fou), Anna Karina (Une femme est une femme, Vivre sa vie) ou Brigitte Bardot (Le Mépris).

Né en 1930 à Paris d’une famille française installée en Suisse, Jean-Luc Godard était un cinéaste troublant et passionnant, admiré ou détesté par les mêmes qui voyaient en lui un auteur complet, paradoxal, à la fois moderne, créatif, prétentieux ou ennuyeux. La Nouvelle vague, c’était ses films qui la symbolisaient le mieux, même s’il ne l’a pas inventée puisqu’A bout de souffle, son premier film et le plus célèbre n’a été réalisé qu’en 1960, soit plusieurs années après les premiers films d’Agnès Varda (La Pointe courte 1955) ou de Claude Chabrol (Le Beau Serge 1958), ses comparses de l’époque.

S’ensuivit une poignée de films réalisés en quelques années qui ont très vite érigé le jeune réalisateur au rang d’auteur complet, à la fois scénariste et dialoguiste de génie, capable de renverser la table de montage pour imposer des plans rythmés différemment, avec des saccades, des soubresauts : Le Petit soldat, Le Mépris, Bande à part ou Pierrot le fou, autant de films manifestes devenus cultes… Car c’est en théoricien mais surtout en inventeur de formes, plus libres, plus spontanées, plus « vraies » qu’il a contribué à révolutionner le cinéma. A l’instar de ses confrères François Truffaut, Jacques Rivette ou Eric Rohmer il est devenu un cinéaste intellectuellement très influent. Et sans doute le moins sage de tous ces audacieux.

Un cinéaste influent devenu très engagé

En 1968, les événements de mai l’incitent à se radicaliser politiquement, et à se marginaliser. Il rompt avec ses anciens amis, comme François Truffaut dont il qualifie le cinéma de « bourgeois ». Il tente de se lancer dans un cinéma politique où l’auteur s’effacerait devant la notion de collectif, mais ces films sont peu diffusés. Il expérimente alors la vidéo avec sa compagne Anne-Marie Miéville et intervient à la télévision pour parler de l’influence de l’image. Puis il revient à un cinéma plus conventionnel à l’aube des années 1980 avec Sauve qui peut (la vie), mais sans retrouver la place centrale qu’il occupait dans les années 1960.

En 1981, il s’offre le luxe de refuser l’Ordre national du mérite : « Je n’aime pas recevoir d’ordre, et je n’ai aucun mérite », avait-il alors déclaré. Sinon le mérite de plaire à une nouvelle génération de jeunes cinéastes internationaux, de Wong Kar-wai à Quentin Tarantino, qui n’hésitent pas, alors, à glisser des références à Godard dans leurs films. L’illusion ne durera qu’une dizaine d’années. Quand dans son film Nouvelle vague (1990), à la question « Que faites vous ? » Alain Delon répond « Je fais pitié », on ne peut qu’attribuer cette réplique au cinéaste lui-même qui, peu à peu, disparaît des radars et ne s’affiche quasiment plus en public. Il sèche le festival de Cannes avec Film socialiste (2010), prétextant un « mal grec » comparable à la crise économique que traverse ce pays.

Il continue d’expérimenter en tournant chez lui un film en 3D (Adieu au langage, 2014) ou en donnant une ultime conférence de presse à Cannes via Facebook pour Le Livre d’image, film de citations et de collages qui lui vaudra une Palme d’or d’honneur en 2018. Depuis, on n’avait plus que de vagues nouvelles d’un cinéaste qui brillait surtout par ses absences, en témoigne le vilain lapin posé à Agnès Varda et à JR venus le rencontrer chez lui, en Suisse, pour leur documentaire, Visages Villages. Un faux bond qui fit amèrement pleurer la cinéaste.