Mort d’Axelle Dorier : « Les jurés de la cour d’assises devront positionner le curseur de l’horreur »

« Les jurés de la cour devront positionner le curseur de l’horreur. » Le ton est donné. Dominique Versini, avocat de la famille Dorier, ne cache pas le sentiment qui l’anime à la veille du procès qui s’ouvre ce mardi devant la cour d’assises du Rhône. « Je pense que ce dossier a la spécificité de positionner l’ensauvagement de la France et le délitement de la société », poursuit-il. Le dossier ? Celui de la mort d’Axelle Dorier.

Le 19 juillet 2020 à 3h38, le corps de la jeune esthéticienne âgée de 22 ans a été retrouvé gisant dans le caniveau, à quelques pas du théâtre antique de Fourvière, à Lyon. Après avoir été traîné sur 807 mètres, le ventre contre le bitume et les vêtements accrochés dans les éléments métalliques positionnés sous la voiture l’ayant percuté.

Youcef Tebbal, le conducteur du véhicule, et son passager Mohamed Yelloule seront jugés pendant quatre jours pour « violence avec usage ou menace d’une arme ayant entraîné la mort sans intention de la donner » et « non assistance à personne en danger ». « Qu’ils assument et disent la vérité », tance Dominique Versini, pas convaincu par les explications fournies jusque-là.

« Il n’a jamais voulu tuer Axelle »

Le premier assure depuis le début qu’il a été pris de panique. « Il n’a jamais voulu tuer Axelle », plaide son conseil David Metaxas. Ce soir-là, lui et son cousin avaient donné rendez-vous sur les hauteurs de Fourvière à quatre jeunes filles, rencontrées via l’application Snapchat. En repartant, ces dernières ont malencontreusement écrasé le chien d’un ami de la famille Dorier. « A ce moment, il y avait un groupe d’une vingtaine d’individus [Axelle, ses frères jumeaux et leurs amis] passablement éméchés qui ont pris les filles à partie très violemment. Ils ont tapé sur la voiture, ils ont essayé d’extraire la conductrice manu militari », raconte l’avocat précisant que Youcef Tebbal avait tenté d’intervenir. « Et là, ça s’est retourné contre lui. Le groupe d’assaillants s’en est pris à lui. »

Sentant la menace arriver, le jeune homme aurait tenté de quitter les lieux, selon la version présentée par sa défense. Une version contestée par l’entourage de la victime, évoquant un passage en force et des agressions verbales.

Parti dans le mauvais sens, le garçon fait demi-tour et repasse devant le parc des Hauteurs. « Là, des individus se sont jetés sur son véhicule, l’un a tapé sur son parebrise, ce qui l’a fissuré. Il a complètement paniqué », déroule David Metaxas. La suite ? Axelle se serait mise devant sa voiture pour le bloquer, aurait mis le pied sur son capot. « Lorsque Youcef a accéléré, il l’a happée mais il ne s’en est pas rendu compte. Il voyait simplement un groupe d’individus. Il avait peur et il a cherché à partir. »

« Ceux qui disent que ce sont simplement deux Maghrébins ou deux jeunes de banlieue qui ont agressé Axelle, une Française qui n’avait rien demandé à personne, ce n’est pas vrai. Elle s’est placée volontairement devant le véhicule alors qu’un groupe vingt personnes tentait de les lyncher. Il faut remettre les choses dans leur contexte », insiste Me Metaxas, déplorant la récupération politique de ce drame.

Du sang d’Axelle retrouvé sur la chemise du conducteur

Les jurés auront la lourde tâche de démêler chaque fil de cette nuit cauchemardesque. Comment le conducteur n’a-t-il pas senti, au moment de rouler, le corps de la victime accroché sous sa Golf ? « La voiture de Youcef a heurté deux trottoirs. Il a pensé qu’il avait cassé son pare-chocs ou qu’il avait un problème moteur. Poursuivi par une vingtaine d’individus, dans la panique, il s’est enfui sans réaliser », répond encore son avocat.

Après avoir effectué une marche arrière, durant laquelle la dépouille d’Axelle s’est décrochée, puis avoir roulé dessus, le conducteur aurait compris en jetant un coup d’œil dans le rétroviseur qu’il s’agissait d’une personne. « Il s’est livré deux heures après à la police. Quand il a réalisé ce qu’il s’était passé, quand il a vu le sang sur son pare-chocs, il est allé au commissariat avec sa voiture. Est-ce là la réaction d’un meurtrier ou d’un assassin ? », soulève David Metaxas, rappelant que son client n’a aucune condamnation dans son casier judiciaire.

En revanche, son permis de conduire lui avait été retiré le 18 janvier de la même année, apprend-on dans le dossier que 20 Minutes a pu consulter avant l’audience. Et ce n’était pas la première fois. Est-ce la raison pour laquelle il aurait cherché à fuir rapidement les lieux ? Ou parce qu’il possédait du cannabis, comme l’ont fait remarquer certains témoins ? Autre élément troublant : lors de son audition en garde à vue le 20 juillet, l’intéressé est « revenu sur ses déclarations antérieures », affirmant qu’il « avait senti quelque chose sous la voiture » mais qu’il ne s’était arrêté qu’une fois, ne « constatant rien en dessous ». Sauf que les enquêteurs ont mis en évidence la présence du sang d’Axelle sur la chemise de Youcef Tebbal. « Cela démontre que, contrairement à ses dires, il a dû nécessairement s’approcher de son corps sous la voiture, sans doute pour le détacher », observe l’accusation dans l’ordonnance de renvoi.

« Déclarations contradictoires »

Les experts en accidentologie sont également formels : « Il est impossible que le corps se soit détaché du véhicule lorsqu’il repart en avant après sa manœuvre de recul. » Impossible non plus de n’avoir pas vu la victime au moment de la percuter. « Malgré un impact sur le parebrise, la vision était parfaite », soulignent-ils. « La quasi-totalité des témoins indique que la jeune femme, parfaitement visible, lui hurle de s’arrêter, ce qu’il fait. S’il ne la voit pas, pourquoi s’arrêter à ce moment-là ? Tous les témoins s’accordent à dire qu’elle chute et que Youcef Tebbal redémarre en trombe, emportant le corps toujours vivant d’Axelle Dorier sous son véhicule », observe encore l’accusation pointant les « déclarations contradictoires et fluctuantes » des deux accusés aux cours de leurs interrogatoires.

Si les enquêteurs ne contestent pas le fait que Youcef Tebbal et Mohamed Yelloule se « sont retrouvés entourés par un groupe de personnes qui ont porté des coups sur la carrosserie », ils relativisent également la violence de ces coups. « Les constatations n’ont pas révélé la présence d’importantes dégradations », pointent-ils dans leur rapport, mettant à mal la thèse avancée par la défense.

Le verdict est attendu vendredi. Le conducteur encourt vingt ans de réclusion et le second accusé, cinq années.