Mondial 2022: « Montrer que l’Ukraine est debout »… En Ecosse, la sélection va jouer pour tout un peuple

Hampden Park. Là où l’équipe d’Ukraine a écrit son histoire en se qualifiant pour les quarts de finale de l’Euro. C’était le 29 juin 2021, au détriment de la Suède, crucifiée par Artem Dovbyk dans le temps additionnel de la prolongation. La Zbirna retrouve Glasgow et son stade ce mercredi pour y défier l’Ecosse. Dans un contexte bien différent de l’été dernier.

Cette demi-finale des barrages pour la Coupe du monde au Qatar aurait dû se jouer en mars. Mais l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe a imposé un report. 98 jours après le début de l’offensive, les morts se comptent en dizaines de milliers et plus de six millions de personnes ont fui le pays selon le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés. C’est avec cette toile de fond dramatique qu’Oleksandr Zinchenko et ses coéquipiers s’avancent pour une rencontre capitale contre l’Écosse.

La Slovénie, terre d’accueil

Le dernier match officiel de la Zbirna remonte au 16 novembre : une victoire en Bosnie-Herzégovine (0-2) lors de la dernière journée des éliminatoires pour le Mondial. Elle a terminé deuxième du groupe D, derrière les Bleus, tenus en échec deux fois sur le même score (1-1). La fenêtre internationale de mars a logiquement été zappée. Puis est venu le temps de s’organiser et de penser à l’après.

Le sélectionneur Oleksandr Petrakov a réuni ses troupes dès le 1er mai en Slovénie, à Brdo, pour démarrer un stage de préparation avec une grosse vingtaine de joueurs, tous issus de clubs ukrainiens et donc privés de compétition depuis mi-décembre, quand le championnat était entré dans sa trêve hivernale. Pour se préparer au mieux tout en levant des fonds pour la population, ils ont disputé des matchs amicaux contre les Allemands du Borussia Mönchengladbach, les Italiens d’Empoli puis les Croates de Rijeka, avec un bilan de deux victoires et un nul.

Un message de soutien à Andriy Yarmolenko lors d'un match de son club West Ham contre Wolverhampton, le 27 février 2022.
Un message de soutien à Andriy Yarmolenko lors d’un match de son club West Ham contre Wolverhampton, le 27 février 2022. – Jed Leicester / Shutterstock / Sipa

Ils espéraient en jouer un autre, mais ont dû changer leur fusil d’épaule. Un accord avait pourtant été trouvé pour une opposition avec la République démocratique du Congo le 26 mai. La sélection africaine a néanmoins « refusé à la dernière minute pour des raisons connues d’eux seuls », commentait Petrakov, en précisant : « Il y avait une offre de la Lituanie pour jouer un match chez eux, mais sur un terrain artificiel, ce qui aurait pu nous gêner. L’équipe de Malte était aussi prête à jouer, mais le 27 ou 28 mai, ce qui [était] trop tard pour nous. Il y avait des options, mais pour une raison ou une autre, elles ne nous convenaient pas. »

Une opposition interne pour imiter l’Ecosse

Le sélectionneur a donc fait avec les moyens du bord, en divisant son groupe en deux et en organisant un match au centre d’entraînement de la fédération slovène. Une opposition de 90 minutes, préparée méthodiquement, l’une des deux équipes ayant pour consigne de jouer de la manière la plus « écossaise » possible. 22 joueurs y ont pris part. « J’ai aimé la façon dont ils ont joué, se félicitait Petrakov. Nous avons modelé la tactique de l’Écosse. Une équipe a joué en 3-5-2 ou 3-4-3, en travaillant aussi particulièrement les coups de pied. Le match s’est terminé par un match nul, ça m’a plu. »

Les feux sont au vert, autant que faire se peut. Le groupe a d’ailleurs été au fur et à mesure étoffé par l’arrivée des joueurs évoluant hors du championnat ukrainien, à l’image d’Eduard Sobol (Club Bruges) ou Oleksandr Zinchenko (Manchester City).

« Beaucoup plus qu’un simple match »

En cas de succès mercredi, l’Ukraine s’offrira une finale contre le pays de Galles dimanche à Cardiff. Et pourra ensuite rejoindre officiellement l’Angleterre, l’Iran et les États-Unis dans le groupe B du Mondial. Ce serait sa deuxième participation à la Coupe du monde, après celle de 2006. Et, surtout, une immense victoire pour tout une nation. « C’est beaucoup plus qu’un simple match, c’est un événement que tout le pays va suivre par tous les moyens possibles, comme la radio ou Internet », cadre Andrew Todos.

Ce journaliste indépendant de 26 ans, né à Londres avec des racines ukrainiennes, a créé en 2019 le site Zorya Londonsk, qui couvre en anglais l’actualité du football de son pays d’origine. « Ce match est un signe de puissance, poursuit-il. Cela montre que l’Ukraine est debout, qu’elle existe toujours. » Une démonstration de résilience.

Olexandr Petrakov, le sélectionneur de l'Ukraine.
Olexandr Petrakov, le sélectionneur de l’Ukraine. – Darko Bandic / AP / Sipa

Pas simple néanmoins de se concentrer sur une partie de ballon quand les combats continuent de faire rage, notamment autour de Severodonetsk, dans la région de Lougansk. « Nous devons évacuer toutes les pensées étrangères, mais nous voyons les informations, nous appelons notre famille et nos amis, nous sommes au courant de la situation, glisse Andriy Pyatov, portier emblématique du Shakhtar. Chaque jour est différent. Parfois c’est normal, parfois on est inquiet, car les roquettes volent tout le temps et constituent une menace, y compris pour les enfants. J’espère que tout ira bien et que nous serons dans les bonnes dispositions pour le match. »

Petrakov lui-même voulait rejoindre la défense territoriale au début de l’invasion, mais a été refoulé. « Ce serait mal si je m’enfuyais de la ville où je suis né, racontait le sexagénaire à l’hebdomadaire américain Time. Mais ils ont dit : « Tu es trop vieux et tu n’as pas de compétences militaires. À la place, tu ferais mieux de nous amener à la Coupe du monde ». »

Des messages de soldats

Un autre effort de guerre, également nécessaire. « Ils sont des ambassadeurs de l’Ukraine sur le terrain, ils portent la nation sur leurs épaules, embraye Andrew Todos. Ça va être difficile, l’Ecosse est très bien préparée mais l’équipe ukrainienne est motivée. Des soldats ont envoyé des messages en disant : « on combat sur le front, ne vous inquiétez pas, concentrez-vous sur le match ». L’Ukraine n’a jamais été aussi unie. »

L’attaquant de West Ham Andriy Yarmolenko résume l’état d’esprit général : « Tu veux donner aux gens un peu de joie, donc cela ajoute de la force. Bien sûr, les gars ont vu l’appel de nos militaires. Je ne peux pas garantir que nous irons à la Coupe du monde, mais je promets que nous donnerons tout pour. »

Selon Andrew Todos, quelque 3.000 Ukrainiens assisteront à la rencontre à Hampden Park (52.000 places) : des réfugiés qui ont reçu des billets gratuits, ainsi que des membres de la diaspora, venus pour certains des Etats-Unis et du Canada. Mais ce mercredi, Zinchenko et ses coéquipiers joueront pour plus de 40 millions de personnes. « L’équipe d’Ukraine veut donner des émotions incroyables aux Ukrainiens parce qu’ils le méritent en ce moment », a lâché le défenseur de City mardi soir en conférence de presse, avant de fondre en larmes.