MMA : « Le combat, c’est ce qui me fait me sentir vivante », explique Lucie Bertaud

Championne d’Europe de boxe anglaise, journaliste, coach sportive ou encore finaliste de Koh-Lanta: Les armes secrètes… A 37 ans, Lucie Bertaud a déjà condensé plusieurs vies en une seule. Mais la native de Thouars  (Deux-Sèvres) est avant tout aujourd’hui  une professionnelle de MMA, qui prépare un rendez-vous crucial pour la suite de sa carrière, le 6 mai à Bercy contre la Polonaise Katarzyna Sadura.

Cinq mois après sa défaite très dure à encaisser contre la Vénézuélienne Karla Benitez, l’infatigable touche-à-tout sait qu’elle joue gros sur ce combat du Bellator, la deuxième organisation de MMA derrière l’UFC, avec laquelle elle arrive en fin de contrat.

Cinq mois après votre dernier combat et un mois avant le prochain, où en êtes-vous ?

Le prochain combat a pour but d’exorciser mes démons intérieurs dans la mesure où j’ai très, très mal vécu le dernier. L’après-Koh-Lanta a été très difficile. Tout l’engouement généré m’a mis beaucoup de pression. Et puis il y a eu cette blessure à l’œil contre Benitez, pas très jolie. C’était assez violent, et moralement dur à digérer. Il a fallu que je fasse appel à un préparateur mental, puis à un préparateur physique, pour remédier à tout ce qui m’avait fait défaut lors du dernier combat. Je veux me montrer qui je suis, me rappeler ce que je vaux. J’arrive en fin de contrat. Ce combat est donc déterminant pour la suite.

C’est-à-dire ?

Si je gagne, il y aura une renégociation de contrat avec de super objectifs derrière. Si je perds, cela peut signifier la fin de ma carrière. Sans vouloir me mettre trop de pression, le combat peut avoir une influence sur la suite de ma vie.

Qu’est-ce qui vous pousse encore à combattre à 37 ans ?

Quand on arrive à un certain niveau d’expérience, on ne se pose plus la question. C’est devenu notre identité. Le combat, c’est ce qui me fait me sentir vivante. J’aime cette dimension où l’on a peur, où l’on a des doutes. On se retrouve face à des difficultés. Et je mets un point d’honneur dans ma vie à toujours surmonter les difficultés. Et mine de rien, je suis arrivée à un niveau où ça commence à bien payer. Je n’ai pas fait le choix de ne vivre que de ça car ce serait trop risqué. Si demain j’ai une blessure, par exemple aux ligaments croisés, comment je fais ?

Je continue à travailler à côté pour m’assurer une sécurité. Mais j’ai choisi d’investir dans l’immobilier toutes mes primes de combats, gagnés ou perdus, pour m’assurer une fin de vie tranquille. Comme je suis indépendante, je ne me fais pas de film par rapport à ma retraite. Je veux qu’à la fin de ma carrière, il me reste des souvenirs incroyables, mais aussi un patrimoine.

Lors du combat face à la Vénézuelienne Karla Benitez, le 30 octobre 2021 au Zénith de Paris.
Lors du combat face à la Vénézuelienne Karla Benitez, le 30 octobre 2021 au Zénith de Paris. – John Spencer / Sipa

Entre les différents sports de combat, le journalisme, l’écriture d’un livre (« MMA, le rêve américain »), les conférences ou « Koh-Lanta », quelle activité préférez-vous ?

En fait, ce qui m’occupe le plus aujourd’hui, ce sont mes activités de journaliste-commentatrice, sur la chaîne L’Equipe, sur RMC Sport ainsi que sur la chaîne africaine WATAA. Je fais aussi un peu de coaching et j’ai mon activité de sportive pro. Ce que j’aime aussi, même si je n’en vis pas encore, c’est développer mon blog Voyage Sportif. Je suis passée de sportive à aventurière et maintenant j’essaie de me construire une identité qui corresponde à ces deux facettes.

Et dans l’avenir, qu’allez-vous privilégier ?

Le journalisme sportif, c’est ce que j’aime le plus faire et ce que je vais développer un peu plus. Mais j’ai aussi envie de lancer des business, d’investir dans la pierre… Je ne me ferme à rien. J’ai mis mes œufs dans différents paniers, comme ça, je m’en sors économiquement et en plus, je varie les plaisirs. Encore une fois, si je me blesse, comment je vis ? Je ne peux pas ne pas travailler. Et, en même temps, je ne veux pas subir ma vie. Je dois faire un travail que j’aime, penser à l’après-carrière.

Là, une semaine avant un combat, je vais continuer de commenter des événements alors que je suis censée être au plus dur de ma diète. J’aurai la peau sur les os, je serai vraiment fatiguée. Je dois faire 57 kg pour le combat. Fin janvier, j’étais à 68, maintenant je suis à 64, une semaine avant la pesée je serai à 61. 11 kg perdus en trois mois, c’est beaucoup.

Avant le combat contre Benitez, vous évoquiez dans L’Equipe la possibilité de « créer une ouverture possible avec l’UFC ». Qu’en est-il à présent ?

L’UFC a des critères de sélection assez stricts. Malheureusement, il y a des cases que je ne coche pas, notamment celles de l’âge et du nombre de victoires consécutives autoritaires (son bilan en MMA est pour l’heure de trois victoires et trois défaites). Ma dernière défaite a clairement scellé mon destin avec cette organisation. Mais je suis très contente du Bellator. Quand j’ai signé mon contrat actuel, c’était ma récompense pour les dures années de labeur que j’ai pu connaître.

Lucie Berthaud (à gauche) lors de son succès sur sa compatriote Maguy Berchel lors d'un combat de MMA, le 10 octobre 2020 à Paris.
Lucie Berthaud (à gauche) lors de son succès sur sa compatriote Maguy Berchel lors d’un combat de MMA, le 10 octobre 2020 à Paris. – Franck Fife / AFP

Votre passage à « Koh-Lanta » vous a fait sortir de la sphère du sport de combat pour passer dans une autre dimension. Avec le recul, est-ce que cette expérience vous colle toujours à la peau ?

J’ai vécu un raz-de-marée pendant l’émission (diffusée au printemps 2021), et je n’exagère pas. Maintenant, c’est plus facile à gérer. Il ne reste que les gens qui me soutiennent vraiment. On me reconnaît toujours dans la rue, on m’arrête de temps en temps. Mais c’est toujours hypersympathique. Je pense avoir marqué les esprits de par mon parcours dans l’aventure mais aussi parce que je suis combattante de MMA et qu’il n’y en a pas eu des masses. Il ne me reste que du bon alors que sur le moment, il y a les bons et les mauvais côtés.

Vous voulez parler des réactions sur les réseaux sociaux ?

Oui, je suis sensible à ce genre de choses, je n’ai pas l’impression d’être une mauvaise personne. Alors quand on écrit autant de méchancetés, je ne comprends pas. Ça ne me viendrait pas à l’idée de faire ça, je ne comprends pas qu’on le fasse.

Pour en revenir au MMA, avez-vous l’impression que le regard sur la discipline a changé ?

C’est devenu le sport tendance. Les jeunes n’ont que le mot « octogone » à la bouche. Parfois je rencontre des personnes de la génération au-dessus de la mienne qui me disent que leur fils ne jure plus que par le MMA. Le public français a un peu de mal à s’ouvrir, mais c’est générationnel. Il faut laisser le temps au temps.

Comment vous situez-vous en tant que femme dans des milieux très majoritairement masculins ?

Ça ne m’a jamais posé de problèmes. Mais il est vrai que le public MMA est très exigeant. Quand on est une femme, on doit être bonne dans les cages, dans les commentaires… Autant en boxe anglaise j’avais fait mes preuves en étant dans le squad olympique, en étant championne d’Europe etc.. En MMA, j’ai fait des choses mais ce n’est peut-être pas assez respectable aux yeux du public spécialiste.

Mais j’ai quand même 37 ans, et rien que pour ça, on me doit le respect. Le mode de vie qu’on a, c’est-à-dire travailler comme tout le monde, et en plus de ça se taper deux entraînements par jour, être au régime, sacrifier sa vie sociale et familiale et avoir le courage de monter dans une cage… Franchement, excusez-moi l’expression, mais il faut en avoir dans le caleçon. Il faut respecter les combattants.

Vous avez été la première boxeuse à intégrer l’Insep, la première femme à disputer un combat de MMA à Bercy… Cherchez-vous à écrire l’Histoire ?

J’adore être là où on ne m’attend pas, dans des domaines marginaux, décalés. Plus c’est rare, mieux j’aime et plus il y a du potentiel, notamment économique. C’est vrai dans tout ce que je fais. Dans le journalisme sportif, il y a très peu de femmes, surtout dans les sports de combat. On est deux, trois, pas plus. Et en MMA, on doit être 10 compétitrices internationales en France.

Voulez-vous convaincre des jeunes filles de suivre votre trace ?

Je ne fais pas les choses pour inspirer qui que ce soit mais parce que j’aime ce que je fais. Même si souvent on vient me voir, on me témoigne beaucoup d’affection ou d’empathie. On me demande des conseils, par exemple par rapport aux violences à l’école. Si j’ai commencé les sports de combat, c’est parce qu’on m’a agressé à l’école.

J’entends parfois des témoignages de mamans qui me disent ne pas savoir quoi faire parce que leurs filles se font agresser à l’école, qu’elles pleurent constamment quand elles reviennent à la maison. Je leur donne quelques conseils. Ce que les sports de combat m’ont appris, c’est qu’il faut affronter ses peurs plutôt de les fuir. C’est le seul moyen de les dépasser. Il faut que les enfants aient une attitude conquérante et cela va se retranscrire dans la vie de tous les jours, une fois adultes. Cela a été mon cas.

Une dernière question, loin de l’octogone. Si on vous demande de refaire « Koh-Lanta », quelle serait votre réponse ?

Nous sommes deux dans la case « combattantes » : Naoil (victorieuse de Koh-Lanta : L’île aux héros en 2020) et moi. On ne m’a pas sollicité mais si on me le proposait, bien sûr que j’accepterais. Un Koh-Lanta, ça ne se refuse pas.