Meurtre de Justine Vayrac : « On aurait dû être à La Charrette »… A Brive, la fête reprend sous le signe de la prudence

Les premiers verres à la maison enchaînent sur une nouvelle tournée au bar puis les fêtards partent en boîte de nuit. C’est la soirée classique pour les jeunes de Brive-la-Gaillarde. Mais ce vendredi, pour beaucoup d’entre eux, la fête se terminera à deux heures du matin, à la fermeture des trois bars de la rue de Paris, notamment le Café de Paris, « le QG », selon Tiphanie, 24 ans. Normalement, les jeunes de 18 ans à 22 ans sortent ensuite à La Charrette, mais la boîte de nuit est fermée pour le deuxième week-end consécutif.

C’est le dernier lieu où Justine Vayrac a été vue vivante avant d’être emmenée, séquestrée, violée, tuée et enterrée, et dont le corps a été retrouvé le 27 octobre dernier. Le principal suspect, qui a avoué les faits, était un de ses amis. Ils se sont rencontrés à l’extérieur de l’établissement. « Cette histoire a choqué beaucoup de monde », confie à 20 Minutes Ludivine, 22 ans, qui sirote un cocktail en terrasse du Sweet, l’un des trois bars de la rue.

Et la discothèque a préféré restée close « par respect et solidarité avec les célébrations organisées pour rendre hommage à Justine », expliquent les tenanciers dans un post Facebook. Ce vendredi, la jeune femme a en effet été inhumée dans son village de Tauriac dans le Lot. Il y a toujours le Cardinal, ou « le Cardi » comme tout le monde l’appelle, c’est la deuxième boîte de nuit, réservée à une clientèle plus âgée, surtout des trentenaires, selon plusieurs témoignages.

La fête continue, avec prudence

Mais ce week-end à Brive, c’est la 40e édition du Salon du Livre, et pour l’occasion, la boîte de nuit est « quasi-privatisée » pour les écrivains et tout le gratin autour, explique à 20 Minutes le barman du Café de Paris, Alex. Il travaille aussi à la Charrette et au « Cardi », les trois établissements appartenant au même propriétaire. Et ce vendredi soir, « pour beaucoup d’entre eux, il n’y aura pas de sortie en boîte », tranche-t-il derrière son bar en jetant un coup d’œil à ses jeunes clients.

On se dit que ça n’arrive qu’aux autres »

Mais Brive reste une fête. Vers 22 heures, les lumières blanches traditionnelles de la brasserie s’éteignent et des néons roses sont allumés au Café de Paris. Que la fête commence. La musique est plus forte, deux DJs sont installés sur un coin du bar et font grimper petit à petit la température de la salle. A l’extérieur, la pluie de l’après-midi s’est arrêtée pour laisser place à une nuit fraîche et humide. Les doudounes sont de sortie. Mais ça n’empêche pas d’être apprêtées. Ongles peints, cils recourbés et cheveux bien coiffés, Ambre, Jeanne, Kenza, 21 ans, sont déterminées à passer une bonne soirée et ont commencé à boire en terrasse.

Kenza, Ambre et Jeanne boivent des coktails au Café de Paris, rue de Paris à Brive-la-Gailarde
Kenza, Ambre et Jeanne boivent des coktails au Café de Paris, rue de Paris à Brive-la-Gailarde – 20 Minutes

Ce soir, elles tenteront d’entrer au « Cardi », mais ça leur arrive, surtout le jeudi, d’aller à la Charrette. Et si l’histoire de Justine leur a fait un choc, ça ne les empêche pas de lâcher prise. Elles affirment que même avant le drame, elles faisaient déjà attention : « Ça n’a jamais été notre délire de partir chacune de notre côté, on rentre toutes ensemble, mais quand il y en a une qui part elle envoie un message et on a les localisations », explique Kenza. En revanche, « les verres on ne fait pas attention, avoue Ambre. On n’y pense pas, on se dit que ça n’arrive qu’aux autres et c’est une petite ville, donc tout le monde se connaît, on se dit qu’on ne va pas nous le faire à nous. »

« On aurait dû être à La Charrette »

Pour le coup, Ludivine, 22 ans, et Soline, 19 ans, font beaucoup plus attention à leur verre. « Il faut mettre les mains dessus tout le temps », explique Ludivine en terrasse du Sweet, quand Soline admet avoir repris sa « bombe lacrymo » sur elle depuis la tragédie. Elles ont été particulièrement touchées par ce qui est arrivé, car « en général », leur soirée « finit à La Charrette ». « Généralement on essaye d’y aller à l’ouverture parce qu’après il y a trop de monde et on ne peut pas rentrer » précise Soline. Mais pour elles, La Charrette, c’est fini pour un petit temps, « peut-être plusieurs mois » et « totalement à cause de ce qu’il s’est passé ». « On va attendre un petit peu et c’est bien de faire des petites soirées à la maison aussi de temps en temps. On y retournera tranquillement », assure Ludivine. Elles ne sont pas particulièrement pressées, il faut dire qu’elles sortent généralement une fois par mois, elles peuvent bien s’en passer encore un petit peu.

Ça aurait pu nous arriver à nous »

Tout comme Romane et Lise assises à la table d’à côté et « refroidies sur La Charrette ». Mais leur cas est plus particulier. Romane, 21 ans, connaît le suspect mis en examen pour meurtre, séquestration et viol et placé en détention provisoire. « C’est un ami à moi, on avait un groupe de potes et on est un peu sous le choc », confie-t-elle. « Je ne le voyais pas faire ça, on l’avait vu dans la semaine avant le samedi soir [du drame], on s’est dit que ça aurait pu nous arriver à nous sachant que ce soir-là, à la base, on aurait dû être à La Charrette », ajoute-t-elle. Et aujourd’hui, encore plus qu’avant elle fait plus attention à ses « amis gars », « car je sais comment ils peuvent agir alcoolisés ». Quant à Lise, elle était en classe d’aide-soignante avec la victime, même si elle ne connaissait pas vraiment Justine. Toutes les deux ont le même âge, fréquentent la même boîte et les mêmes personnes. Alors forcément, « ça va être différent de retourner à la Charrette, quelque chose va changer », souffle Romane. Ces clientes du Sweet ne vont pas rester très tard. Sur les coups de 23 heures, elles ont fini leurs verres et repartent en lieu sûr, chez elles.

« Ma mère m’a dit de ne plus aller à la Charrette »

Mais la fête continue rue de Paris. Moins que d’habitude, ce soir-là. « On ne fait pas le plein », assure Alex, le barman. Il y a du monde, mais on peut en effet encore circuler dans le bar où les corps s’agitent au son de grosses basses bien baveuses, comme celles d’un Temperature de Sean Paul remixé. Finalement, la population est de moins en moins jeune au Café de Paris. La moyenne d’âge a augmenté et on passe même du Abba.

Nos parents sont vachement plus inquiets qu’avant »

Alex n’explique pas que le bar soit moins fréquenté que d’habitude et surtout ne fait pas le lien avec le meurtre de Justine. Il regrette d’ailleurs un certain « amalgame » fait entre le drame et la boîte de nuit. « Ça s’est passé à l’extérieur », rappelle-t-il. Toujours est-il que les parents ne font pas la différence. Beaucoup plus inquiets, tous ont demandé à leurs enfants de les tenir davantage au courant de leur soirée, ont proposé leur service pour ramener la progéniture à la maison. « Ma mère m’a dit de ne plus aller à la Charrette », admet Romane. « Ma mère ne veut pas que je sorte à la Charrette », « moi pareil », ajoutent Ambre et Jeanne. « Je dois faire attention, envoyer des messages tout le temps, pas rentrer avec n’importe qui, abonde Kenza. Et ils en parlent tout le temps. Ils nous le disaient avant mais c’est un stade au-dessus ». « Nos parents sont vachement plus inquiets qu’avant. On envoie un message quand on part, quand on rentre, si ça se passe bien, on prévient où on est », insiste Ludivine.

A deux heures du matin, la musique s’est éteinte dans les trois bars de la rue principale. Les tables et chaises des terrasses sont rentrées et encore quelques jeunes remplis d’ivresse traînent sur le trottoir en s’accrochant aux dernières minutes de liberté avant de rentrer. Certains sont partis en voiture tenter leur chance au « Cardi » malgré la soirée plus sélecte que d’habitude à cause des écrivains célèbres qui ont prévu de s’y rendre après leur journée de dédicace. En tout cas ce soir, peu de ces jeunes assoiffés de fête pourront poursuivre la soirée, fermeture de la Charrette oblige.