#MeTooInceste : Comment les prises de parole ont peu à peu brisé le silence sur l’inceste et la pédocriminalité

Vanessa Springora (à gauche) et Camille Kouchner (à droite), deux femmes en lutte contre les violences sexuelles faites aux enfants (Montage « 20 Minutes ») — NIVIERE/SIPA

  • « Les coups portés à la propagande pédocriminelle ont fini par lézarder tout le système », estime la psychiatre Muriel Salmona, qui retrace les étapes du combat contre la pédocriminalité et l’inceste, qu’elle porte depuis plusieurs années.
  • #MeToo a été un déclencheur, même si au départ du mouvement, les violences sur enfants apparaissaient comme le parent pauvre du mouvement, explique Mié Kohiyama, présidente de l’association #MoiAussiAmnesie.
  • « S’il n’y avait pas eu le mouvement MeTooInceste, je n’aurais pas posé des mots là-dessus. J’ai été galvanisée par tout un courage collectif », explique enfin la chanteuse Mathilde à 20 Minutes.

« Il était temps ! Le vent tourne. La propagande pédocriminelle n’a plus le vent en poupe, la tolérance n’est plus de mise » tweetait le 12 janvier Muriel Salmona, psychiatre spécialisée dans la lutte contre les violences sexuelles, après l’éviction de LCI du philosophe Alain Finkielkraut pour ses propos sur l’affaire Duhamel. Jamais le philosophe n’avait fait l’objet d’une telle sanction. Jamais non plus les victimes d’incestes n’avaient été aussi massivement prêtes à témoigner de ce qu’elles ont subi, sur Twitter notamment, sous le mot-dièse #MeTooInceste. Le silence et le tabou médiatiques autour de cette question sont-ils en train de tomber ? Et comment s’est faite cette révolution ?

Premières télé dans les années 1990

Il y a eu des pionniers, et surtout des pionnières. Plusieurs médias ont rendu hommage récemment à Eva Thomas, la première femme à avoir parlé d’inceste à visage découvert à la télévision française, en 1986. Mais il y eut derrière des années de déni, de silence, jusqu’aux années 1990, où une première prise de conscience émerge. A cette époque, plusieurs émissions de télévision sont organisées sur le sujet, « qui ont donné la parole et un visage aux victimes », nous expliquait au moment de l’affaire Matzneff Anne-Claude Ambroise-Rendu, historienne et autrice d’une Histoire de la pédophilie : XIXe-XXIe siècles.

Ces années 1990 sont celles de l’affaire Marc Dutroux, condamné à la prison à perpétuité pour avoir enlevé et violé six fillettes et jeunes filles ; et du procès d’Outreau, qui voit quatre accusés condamnés en première instance et 12 enfants reconnus victimes. Mais le procès est aussi pointé pour ses dysfonctionnements après l’acquittement de la majorité des accusés, et le silence se fait à nouveau.

De #MeToo à Adèle Haenel

La montée en puissance du mouvement féministe après l’affaire DSK en 2011 et surtout le mouvement #MeToo en 2017, qui est aussi le résultat de ce travail militant en profondeur, vont changer la donne. Au départ du mouvement, les violences sur enfants apparaissent comme le parent pauvre de #MeToo, explique Mié Kohiyama, présidente de l’association #MoiAussiAmnesie. Mais la brèche est ouverte, et en novembre 2017, l’acquittement par la cour d’assises de Seine-et-Marne d’un homme poursuivi pour le viol d’une fille de 11 ans déclenche une émotion très vive chez les militantes et auprès d’une partie de l’opinion. Dans les mois qui suivent, un débat s’enclenche autour de la loi contre les violences sexistes et sexuelles pour exiger une présomption de non-consentement automatique pour les enfants en dessous d’un certain âge.

De 2016 à 2019, les violences sexuelles sur les enfants sont enfin un sujet important et pris au sérieux. Des voix commencent à être écoutées. Ce sont celles de la comédienne Andréa Bescond, qui a sorti en 2016 la pièce Les Chatouilles (ou la danse de la colère), pour laquelle elle a reçu le Molière seule en scène en 2016 puis le César de la meilleure adaptation en film en 2018. Ce sont aussi celles de l’animatrice Flavie Flament ou de l’écrivaine Adélaïde Bon, qui ont raconté dans des romans autobiographiques les violences subies dans leur enfance. C’est enfin celle de l’actrice Adèle Haenel, qui en prenant la parole pour dénoncer le réalisateur Christophe Ruggia, devient le porte-voix de toute une génération.

Deux bombes successives

C’est dans ce contexte qu’est lancé en janvier 2020 le livre de Vanessa Springora, Le Consentement, qui accuse l’écrivain Gabriel Matzneff. La psychiatre Muriel Salmona voit dans la publication de ce livre un « point de bascule ». La militante Mié Kohiyama estime qu’il acte un « changement de paradigme » : cette fois, « la parole des agresseurs est entendue à égalité avec la parole des victimes ». Les images de l’INA qui refont surface, qui montrent Bernard Pivot et un parterre d’écrivains plaisanter sur la pédocriminalité et l’inceste dans l’émission Apostrophes, déclenchent une réprobation quasi unanime. Elles sont vues plus d’un million de fois en quelques jours.

Alors que des institutions comme les César ou la Cinémathèque soutiennent encore Roman Polanski, les images d’Adèle Haenel claquant la porte de l’une des cérémonies les plus prestigieuses du cinéma français font le tour du monde, et son directeur, Alain Terzian, est poussé vers la sortie.

La publication en janvier 2021 du livre de Camille Kouchner, La Familia Grande, assortie d’une interview de la juriste qui dénonce son beau-père Olivier Duhamel dans L’Obs, titrée « La fin d’un tabou », marque un nouveau tournant décisif. « La une de L’Obs fera date, estime Mié Kohiyama. Camille Kouchner brise le tabou car elle n’est pas victime elle-même. Son message est universel car elle parle au nom de toutes les personnes qui savent mais ne parlent pas. Elle parle de la société entière. »

Un espace de sécurité pour les victimes

Cette fois, contrairement à l’épisode Matzneff où quelques voix s’étaient encore élevées plus ou moins fermement pour soutenir l’écrivain ou l’« époque » (les journalistes Josyane Savigneau, Guillaume Durand et Jérôme Godefroy, l’écrivain Frédéric Beigbeder, Bernard Pivot) plus personne aujourd’hui ne prend la défense d’Olivier Duhamel. Le seul qui a tenté de le faire, Alain Finkielkraut, l’a payé de son poste de chroniqueur à LCI. Parce qu’il s’agit, en plus de pédocriminalité, d’inceste.

C’est tout ce contexte qui rend #MeTooInceste possible. « Quand tous les médias sont à l’unisson pour arrêter de reporter la propagande pédocriminelle, cela fait un espace de sécurité pour les victimes qui se mettent à parler », estime Muriel Salmona.

Le parcours de la chanteuse Mathilde, qui a témoigné sur Twitter d’« agressions incestueuses » subies par « un membre de [sa] famille proche à l’âge de 24 ans » est symbolique des transformations de l’époque. Après une première expression publique sur les violences conjugales en 2016, dans son titre Il était une fille, qui lui vaut, dit-elle, la perte du soutien de son label et de nombreux problèmes, la chanteuse prend confiance en 2017, dans la foulée des messages qu’elle lit pendant des mois sous le hashtag #MeToo. Elle écrit Libre ! où elle prononce pour la première fois le mot viol. Mais elle n’avait jamais encore osé parler de l’inceste qu’elle raconte avec #MeTooInceste. « S’il n’y avait pas eu le mouvement MeTooInceste, je n’aurais pas posé des mots là-dessus. J’ai été galvanisée par tout un courage collectif », explique-t-elle à 20 Minutes.

Pour Muriel Salmona, nous vivons un moment « historique » : « Les coups portés à la propagande pédocriminelle ont fini par lézarder tout le système. Aujourd’hui, les gens se sont rendu compte qu’il n’est plus tolérable de dire qu’on peut être consentant en étant enfant. »

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