#MeTooInceste : Calliope, la méthode venue du Québec pour recueillir la parole des enfants

Emmanuelle Vinayagasoundirame est formatrice à l’association Alexis Danan, à Rennes. Elle applique la méthode Calliope pour recueillir la parole des enfants victimes de violences sexuelles. — C. Allain / 20 Minutes

  • Avec le hashtag #Metooinceste, les victimes de violences sexuelles témoignent de leur douloureux passé.
  • En Bretagne, une association se bat pour tenter de faire reconnaître une méthode baptisée Calliope qui aide à recueillir la parole des enfants.
  • Importée du Québec, la méthode vise à mettre en confiance l’enfant afin qu’il surmonte des blocages pour oser dire sa vérité. Des magistrats, des avocats, des gendarmes et policiers y sont progressivement formés.

« La justice ne m’a pas crue. » Cette phrase, bien des enfants l’ont prononcée. Des enfants qui, devenus grands, ont dû apprendre à vivre avec leur lourd secret. Victimes de violences sexuelles ou de viols, ces enfants sont nombreux à témoigner ces derniers jours derrière le hashtag #MeTooInceste créé après les révélations de l’affaire Duhamel. La mobilisation spontanée née sur les réseaux sociaux laisse entrevoir les failles d’un système judiciaire pas toujours bien armé pour mener à bien ces dossiers compliqués. Au cœur du débat : la parole de l’enfant. Si difficile à recueillir et que bon nombre de magistrats ont du mal à croire. « Certains pensent que les enfants ne sont pas capables de témoigner, qu’ils ne disent pas la vérité », regrette Laurence Brunet-Jambu.

La Rennaise en sait quelque chose. Pendant dix ans, elle a cherché à protéger sa nièce Karine d’un homme qui la violait, sous les yeux de ses parents. Roland Blaudy a reconnu les faits et a été condamné à trente ans de prison par la cour d’assises d’Ille-et-Vilaine en 2018. Le calvaire de la jeune femme aurait pu être stoppé bien avant si les médecins, travailleurs sociaux ou magistrats avaient bien voulu l’écouter. « Karine a été reçue par des juges qui lui hurlaient dessus. Je veux croire qu’avec notre méthode, nous pourrons avancer ensemble et que ce qui est arrivé à Karine ne se reproduira plus », explique sa tante, qui a étrillé tous les intervenants dans son livreSignalementS, avant de faire condamner l’Etat pour déni de justice.

« Les enfants sont souvent méfiants vis-à-vis des adultes car ils ont été trahis. Il faut leur faire comprendre qu’on est de leur côté. »

Cette méthode à laquelle la présidente de l’association Alexis Danan de Bretagne fait référence s’appelle Calliope. Née au Québec, elle vise à « donner les outils » aux enfants victimes ou témoins de violences afin de les préparer à être entendus par un gendarme, un policier ou un juge. « Ce ne sont pas des interrogatoires. Ce sont des entretiens où l’on échange avec l’enfant. L’objectif, c’est que l’enfant soit capable de dire sa vérité, et qu’il puisse le vivre comme une libération, pas comme une épreuve », explique Emmanuelle Vinayagasoundirame. Depuis deux ans, cette formatrice de l’association Alexis Danan reçoit régulièrement des enfants pour des séries de quatre à cinq entretiens en amont des audiences. « On ne parle pas du tout de la procédure car je ne suis pas informée des faits. On a l’impression de mener une discussion anodine mais on avance. Les enfants sont souvent méfiants vis-à-vis des adultes car ils ont été trahis. Il faut leur faire comprendre qu’on est de leur côté. »

Former les magistrats, les avocats, les travailleurs sociaux…

Son association n’a pas vocation à recevoir tous les enfants victimes mais bien à former massivement tous les intervenants à sa méthode Calliope. Des magistrats, des travailleurs sociaux, des avocats, des gendarmes ou des policiers qui souhaiteraient mieux préparer les jeunes victimes à des interrogatoires parfois brutaux où les enquêteurs sont en quête de preuves ou de révélations, qui ne sortent parfois jamais. « Il faut réussir à déculpabiliser l’enfant, à lui faire comprendre que c’est dans son intérêt de parler. Beaucoup sont dans l’affect, dans la crainte que leur témoignage ne nuise à papa ou maman », estime Laurence Brunet-Jambu.

Cette méthode née au Québec, Cécile Peronnet y a été formée. Gendarme au sein du groupement d’Ille-et-Vilaine, elle fait partie des référentes sur le sujet du recueil de la parole des victimes​. « Calliope permet à l’enfant d’être préparé en amont des auditions et de surmonter les mécanismes de défense et ses blocages. L’enfant n’est pas submergé par ses émotions de colère ou de tristesse, il n’est pas déstabilisé », explique la maréchal des logis-chef. Tout au long du parcours judiciaire, la jeune victime devient mieux armée pour affronter les nombreux professionnels auxquels elle sera confrontée. « Tout le monde n’est pas formé. Parfois, ils sont bousculés », reconnaît Cécile Peronnet.

Cette difficulté à être entendus par des adultes, des centaines, sans doute des milliers d’enfants l’ont vécue. « On nous a traitées de menteuses », expliquait récemment Pauline (le prénom a été modifié), dont la sœur a été victime de viols répétés pendant son enfance. Ni la justice, ni les enquêteurs n’ont su mettre un terme au calvaire de la fillette. Son agresseur a pu continuer ses atrocités pendant vingt-sept ans avant d’être condamné pour viols en 2019. Quatorze victimes s’étaient fait connaître. Mais peut-être y’en avait-il d’autres ?

« La justice n’est pas prête »

La vague #metooinceste aura le mérite de mettre le sujet sur la table, aux yeux de tout le monde. Avec un constat accablant. En France, une personne sur dix est victime d’inceste. « C’est un raz de marée. Mais la justice n’est pas prête », prévient Laurence Brunet-Jambu. Avant d’ajouter. « Bon nombre de personnes vont porter plainte mais beaucoup de procédures n’iront pas au bout. Il faut faire attention au combat que l’on veut mener. Pour moi, ce sont les enfants de maintenant qu’il faut protéger. »

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