Mediapro : Comment le foot français a-t-il pu se planter à ce point ?

Jean-Michel Aulas, Didier Quillot, Nathalie Boy de la Tour, en mars 2017. — FRANCK FIFE / AFP

  • Mediapro, qui a refusé d’honorer la deuxième échéance de son contrat avec la LFP, avait été choisi à la surprise générale comme diffuseur de la L1 en 2018.
  • Didier Quillot et les présidents de club, aveuglés par le succès de l’appel d’offres, n’ont pas estimé devoir prendre les précautions nécessaires en cas de défauts de paiement.
  • Désormais au pied du mur, la LFP va sans doute devoir se tourner vers d’autres diffuseurs, avec le risque de récupérer beaucoup moins que le milliard d’euros soutiré en 2018.

Dans ses baskets blanches immaculées et sa sous-veste en doudoune noire du plus bel effet, Jean-Pierre Rivère plaisante avec un Jean-Michel Aulas aux anges. Dans l’euphorie du moment, le président lyonnais a même oublié qu’il ne pouvait pas encadrer son homologue guingampais Bertrand Desplat, assis sur la chaise d’à côté. Seul Michel Denisot conserve le flegme qu’on lui connaît. La grande famille du foot française, réunie le 29 mai 2018 dans les locaux de la Ligue de football professionnelle, semble porter avec elle une conviction guoguenarde. Dans quelques instants, Didier Quillot s’apprête à confirmer la folle info qui court depuis le matin.

« Une journée bénie pour le football français »

Au terme d’un appel d’offres lancé à la cosaque fin avril, la Ligue vient de décrocher le gros lot en obtenant plus d’un milliard d’euros pour la totalité des droits télé Ligue 1-Ligue 2 ! 60 % de hausse par rapport au contrat précédent. « Une journée bénie pour le football français », s’exclame JMA, encore plus enthousiaste quelques jours plus tard lors de l’Assemblée générale de la Ligue, au cours de laquelle il prend la parole au nom de Noël Le Graët, excusé pour raisons de santé : « Ce message s’adresse à Nathalie [Boy de la Tour], ainsi qu’à Didier [Quillot] – et j’ajouterai Mathieu [Ficot] qui a participé efficacement à cette négociation des droits télé –, pour dire que la Fédération se réjouit de cette réalisation. » Il poursuit :

Bravo à toute l’équipe de la Ligue d’avoir réussi, dans un contexte incertain, après avoir attendu le moment propice, quelque chose de formidable, qui va permettre aux clubs et d’une manière générale au football professionnel et à tout le football de se développer de manière efficace ».

Mediapro vient d’entrer dans la bergerie. Et personne, alors, pour porter la moindre réserve sur ce nouveau et généreux donateur de la Ligue des Talents, qui a emporté le morceau en proposant 814 millions d’euros à l’année (en plus de 320 pour BeIn et 50 pour Free sur les lots de consolation). Enfin, si, Maxime Saada, le boss de Canal, qui se demande si la société espagnole a les reins solides, mais ça arrive d’être mauvais perdant. On ne trouve même pas trace du procès-verbal de ratification officielle du résultat de l’appel d’offres par le conseil d’administration la LFP, comme c’est pourtant la règle.

C’est l’époque des grandes tapes dans le dos et des portraits laudateurs de Didier Quillot, fier comme un coquelet. Ce dernier ne prend d’ailleurs pas la peine de se rendre à l’audition commandée fin juin 2018 par Aurore Bergé, chargée des questions de régulation de l’audiovisuel. Il envoie Julien Taieb, son responsable des affaires juridiques.

Où est passée la garantie bancaire ?

Au cours de cette audition que 20 Minutes a pu visionner, la députée LREM partage quelques inquiétudes à son interlocuteur. Elle a lu les interrogations de la presse économique sur la stabilité financière d’un groupe qui ne disposerait pas de réels fonds propres. Mediapro ne vient-il pas de renoncer aux droits de la Série A pour ne pas avoir apporté les garanties financières indispensables ? Taieb ne se démonte pas : « En Italie, Mediapro s’est vu attribuer les droits dans l’optique de les recommercialiser par la suite parce qu’ils avaient acheté l’ensemble des droits. Sauf qu’un concurrent [Sky] a attaqué en justice, estimant que Mediapro n’avait pas le droit de refaire un appel d’offres derrière en redécoupant les lots, et l’autorité de la concurrence a annulé le deal. »

C’est alors que la Ligue italienne, pour se sortir du guêpier, aurait demandé une garantie bancaire au groupe espagnol, en sachant que c’était impossible. « On n’obtient pas une garantie bancaire sur un montant de 3 milliards. On peut, mais ça coûte très très cher », poursuit Taieb. Ça n’a jamais été dans les habitudes de la maison, de toute façon, y compris quand des opérateurs surprises comme TPS enlèvent le butin en 1999.

« On parle de sommes bien inférieures, avec des acteurs français, se défend Jean-Pierre Louvel, qui participé à plusieurs comités de pilotage des appels d’offres de la LFP par le passé. Il y a eu des garanties demandées à certains, mais je ne peux pas garantir qu’il s’agisse de garanties bancaires. Ce sont les services de la Ligue qui s’en occupent, et on nous faisait savoir qu’on était assurés contre un risque de défaut de paiement. »

La Ligue n’a pas rencontré l’actionnaire de Mediapro

Les présidents de L1 suivent la Ligue les yeux fermés. Et ceux qui sortent du rang se font réprimander comme à la maternelle. Ainsi, Bernard Caiazzo, obligé de publier un mot d’excuse en septembre 2018, après avoir émis de (légers) doutes sur la solvabilité du nouveau diffuseur du championnat dans L’Equipe. « Je n’ai aucun doute sur la capacité de Mediapro à assurer un service de qualité exceptionnel, bla bla bla. »

Alors que Mediapro fait chou blanc sur la Coupe d’Europe, ils ressortent plus confiants que jamais de leur entrevue avec Jaume Roures un peu plus d’un an plus tard, en décembre 2019. Le magnat trotskiste, qui répond en français avec juste la pointe d’accent espagnole qu’il faut, sait charmer son auditoire. Son power point est tellement convaincant que l’absence de garantie bancaire n’est même pas abordée ! « Pour le moment, ce n’est pas une préoccupation pour les clubs. », évacue Claude Michy, le président de l’UCPF. « Le contrat sera payé. Le football français n’a pas de souci à se faire », appuie Noël le Graët, avec une certitude qui laisse pantois.

Jaume Roures lors de son passage à la LFP en décembre 2019. Jaume Roures lors de son passage à la LFP en décembre 2019. – FRANCK FIFE / AFP

Tout le monde semble se contenter de la caution solidaire du groupe chinois Orient Hontai Capital (OHC), devenu entre-temps actionnaire majoritaire de Mediapro avec 53 % des parts. Suffisant pour se couvrir en cas d’impayé de la part de Mediapro ? Pas vraiment, juge Pierre Maes, l’auteur du livre Le business des droits TV du foot, paru chez Broché : « S’il y a défaut de paiement, l’actionnaire est tenu à toutes les obligations. Donc en elle-même, la garantie est très forte, mais il faut évidemment que celui qui donne cette caution soit solvable. On peut avoir la meilleure caution du monde, si derrière c’est un cautionnaire en carton, elle est inopérante ».

Est-ce le cas d’OHC ? « Je ne les ai jamais rencontrés », reconnaît dès juin 2018 Didier Quillot à Libération, lui qui s’est pourtant vanté d’avoir vendu la L1 en tenant plus « d’une soixantaine de rendez-vous » avant de lancer son appel d’offres.

« Ils n’avaient pas du tout l’intention de monter une chaîne »

Son directeur des affaires juridiques se veut pourtant optimiste devant Aurore Bergé : « Je ne peux, et la Ligue ne peut pas, à ce stade, se dire que Mediapro ment et que ça va mal se passer sans bonne raison tangible de le croire. » Julien Taieb, qui conseille aussi le PSG, explique toutefois à la députée travailler à la « contractualisation de l’obligation pour Mediapro de fournir à la Ligue une garantie bancaire s’ils faisaient un défaut de paiement ». Cette condition a-t-elle été formalisée dans le cahier des charges de l’appel d’offres ? La LFP ne nous a pas répondu sur ce point. Mais on peut en douter au vu de la tournure des évènements.

Un autre élément aurait dû alerter les dirigeants de L1 et de L2 après la signature du contrat avec Mediapro : le temps mis pour bâtir la chaîne de télévision Téléfoot. Alors que le championnat de France était censé débuter le 18 août dernier, la chaîne n’a émis le signal que le 17, la veille. « Au départ ils n’avaient pas du tout l’intention de monter une chaîne, c’est un discours qu’ils ont tenu parce que la LFP avait besoin d’être rassurée sur ce point », estime Arnaud Simon, ancien directeur général d’Eurosport et spécialiste des négociations de droits sportifs. « Ils avaient pour mission de monter une chaîne mais ce n’était pas une obligation absolue. Alors pendant un an et demi, je le sais de source sûre, Mediapro a entamé pas mal de discussions pour sous-licencier les droits tv avec des acteurs français et internationaux. »

Le mirage des 3,5 millions et demi d’abonnés

Des discussions qui n’ont jamais abouti, forçant le groupe à monter une chaîne à la va-vite. Plusieurs journalistes transfuges de Téléfoot ont ainsi été contactés au printemps 2020, à quelques semaines seulement de la reprise. « C’est bien la preuve que Mediapro savait, après avoir fait ses calculs, que son projet de chaîne payante ne tiendrait pas la route, embraye l’économiste du sport Jean-Pascal Gayant. Je ne parle même pas de leurs ambitions en termes de nombre d’abonnés. »

Trois millions et demi, à 25 euros par mois. Un objectif totalement utopique, sauf pour Jaume Roures et les dirigeants du foot français. Vincent Labrune en demande bien confirmation de visu au chef d’entreprise catalan et à Julien Bergeaud, son directeur général, lors de la fameuse réunion de décembre 2019, mais la réponse ne fait ciller personne. Deux mois après le lancement de la chaîne, Téléfoot disposerait de moins de 300.000 abonnés. « On en est arrivés à une sorte d’emballement collectif », tacle Pierre Maes. « Les garde-fous sautent, les alertes sont négligées, on ne sait plus – ou on ne veut plus – les voir et on finit par prendre des décisions qui vont à l’encontre des réalités économiques et qui peuvent conduire à une catastrophe industrielle, poursuit Arnaud Simon. C’est une responsabilité collective qu’individuelle. »

Celle de Didier Quillot, d’abord, peut-être obnubilé par sa guerre larvée avec Maxime Saada et sa volonté de faire la nique à Canal + en allant chercher un concurrent à l’étranger, puisque BeIN voulait réduire la voilure. Et si c’était la Chine, encore mieux. Il ne faut pas lire autrement, à l’époque, la programmation d’un match du PSG le dimanche à 13 heures, pile sur le fuseau horaire de Pekin.

Celle de Clifford Chance, le cabinet d’avocat historique de la LFP, chargé d’imaginer « un système d’appel d’offres sophistiqué pour créer une tension inflationniste », avec enchères à l’aveugle et portables consignés au vestiaire. La LFP est allée chercher Mediapro et lui a offert la Ligue 1 sur un plateau. Julien Taieb le dit en d’autres mots devant l’Assemblée nationale. « Canal+ nous disait que les droits valaient 750, 800 millions d’euros et on ne vous donnera pas plus. On a compris à un certain stade qui si on voulait grandir il fallait, peut-être, changer de partenaire. »

La responsabilité, enfin, des dirigeants du football professionnels, tellement appâtés par le gain qu’ils en ont oublié les précautions les plus élémentaires. « Il y a eu un manque de discernement, confirme Jean-Paul Louvel, désormais en retrait. La mariée était trop belle et tout le monde a préféré croire au père Noël. » Personne ne tient particulièrement à assumer l’échec, cela va dans dire.

Quillot porté disparu

Didier Quillot, débarqué par Labrune en septembre avec un chèque de 1,5 million d’euros, se fait oublier dans son sud-ouest natal ou ailleurs, tant que ça lui permet de fuir les journalistes. Clifford Chance nous a fait savoir « qu’il ne souhaitait faire aucune déclaration sur ce dossier », et du côté des présidents de club, on se passe le mot pour mettre tous les portables en silencieux. Les plus impliqués dans le choix de Mediapro nous opposent « un accord de confidentialité » qui tombe bien.

Les autres ? A peine plus courageux. « On m’a demandé de ne pas parler, c’est une décision collégiale, souffle un habitué des conseils d’administrations de la LFP. C’est trop dangereux de parler de Mediapro, tout ce qu’on pourrait dire pourrait nous coûter cher dans les semaines qui viennent, même si on a un sentiment amer. La situation est catastrophique, il en va de la survie financière de nos clubs ».

Les rumeurs évoquent même des dépôts de bilan d’ici janvier, si les clubs déjà fragilisés par la crise du Covid-19 ne voient pas arriver les deux échéances prévues avant la fin 2020. Vincent Labrune se démène en conséquence auprès des banques pour obtenir un prêt de 120 millions d’euros, un peu moins que le montant qu’aurait dû abonder Mediapro avant le 5 octobre. Ce qui constitue en soi un aveu d’échec considérable, déplore Pierre Maes. « Cela veut dire que la Ligue a d’ores et déjà fait une croix sur ses espoirs d’être un jour payé par Mediapro ou par Orient Hontai Capital, sinon jamais elle n’aurait demandé un prêt. Ils n’ont même pas dit “on fait un prêt au cas ou”, non ils ont dit “on fait un prêt”. »

Dénoncer le contrat, la moins mauvaise des solutions ?

Certains en appellent à l’Etat, mais ce dernier s’en tient à son rôle d’observateur. « C’est un contrat entre deux organismes privés, réitérait Roxana Maracineanu au micro de France info vendredi. Je n’ai pas vocation à intervenir dans la négociation, à faire l’arbitre dans ce type de contrat. » La société espagnole, qui a engagé le 29 septembre une procédure de médiation auprès du président du tribunal de commerce de Nanterre pour « geler sa dette de 172 millions d’euros », peut-elle encore être le diffuseur de la Ligue 1 dans les semaines qui viennent ? Et le veut-elle vraiment ?

Au siège de la chaîne Téléfoot, on a demandé aux journalistes, qui ont reçu leur planning à venir, de faire comme si de rien n’était. A celui de la LFP, on réfléchirait à dénoncer le contrat de Mediapro pour défaut de paiement. Peut-être pas le meilleure solution, seulement la moins mauvaise. Aucun diffuseur ne fera de cadeau à la Ligue à et à des dirigeants prix en flagrant délit de nigauderie et de suffisance. « Si Mediapro est, comme je le crains, en grande difficulté et ne peut pas honorer son contrat, il faut très vite se tourner vers d’autres opérateurs, approuve Jean-Pierre Louvel. Ensuite, il faut croiser les doigts pour qu’ils sachent faire la part des choses et qu’ils ne descendent pas la L1. C’est aussi leur produit qui tomberait en disgrâce. » On espère pour Vincent Labrune qu’il a quelques notions de danse du ventre, tout de même.

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