Masters d’Augusta : « S’il peut tenir jusqu’à 55 ou 60 ans »… Le golf peut-il se passer de Tiger Woods ?

Le Basque Jon Rahm n’en est toujours pas revenu. « Je n’ai jamais vu autant de monde autour des greens lors de son entraînement », soufflait mardi le n° 2 mondial, deux jours avant le début  du Masters d’Augusta. Dimanche, une masse de passionnés s’était agglutinée dans la touffeur du sud  des Etats-Unis, autour du 973e joueur planétaire, 46 ans au compteur.

En dépit d’un classement indigne et d’un corps façon Dr Maboul, Tiger Woods, de retour après plus de 13 mois d’absence, n’a rien perdu de son incroyable magnétisme. Son aura dépasse toujours de très, très loin celle de la concurrence et même l’univers feutré des greens et des fairways.

Moïse fendant la mer Rouge.
Moïse fendant la mer Rouge. – UPI / Sipa

Passé tout près de l’amputation de la jambe droite après un terrible accident de la route, le 23 février 2021, le prophète est revenu (presque) comme si de rien n’était sur les lieux de son dernier miracle : en 2019, Woods avait remporté sur le mythique parcours de Géorgie son 15e titre en Grand Chelem, onze ans, quatre opérations du dos et pas mal de déboires après le 14e.

De Barack Obama à Donald Trump, en passant par Serena Williams, Magic Johnson et Tom Brady, tout le gotha américain politico-sportif avait salué l’invraisemblable exploit du Californien, qui assure sérieusement être prêt à récidiver cette année. « Je ne me présente pas à un tournoi si je ne pense pas que je peux le gagner », a claironné Woods mercredi en conférence de presse, au moment d’officialiser sa participation au Masters d’Augusta.

« S’il peut tenir jusqu’à 55 ou 60 ans »

Personne n’a osé contredire sa Majesté, et surtout pas ses collègues dont, pour la plupart, il est l’idole de jeunesse. « J’ai du mal à croire qu’il va performer, assume de son côté Patrice Barquez. Mais le fait qu’il soit présent à Augusta, c’est déjà fabuleux. Pour le golf, il ne faut surtout pas qu’il s’arrête. S’il peut tenir jusqu’à 55 ou 60 ans, même s’il ne brille pas…  »

Le fondateur de la société événementielle Golf Consulting a longtemps été l’agent des meilleurs pros français (Thomas Levet, Grégory Havret, Victor Dubuisson) pour la branche hexagonale d’IMG, l’agence américaine qui a chapeauté la carrière de Woods. En plus de 30 ans dans le milieu, il a assisté à la fin de l’ère Jack Nicklaus, le plus beau palmarès de sa discipline (18 Majeurs à cheval sur les années 60, 70 et 80), puis vu débouler l’Ovni au milieu des années 1990.

« C’est le premier sportif à atteindre la barre du milliard de dollars en gains, retrace Patrice Barquez (52 ans), par ailleurs consultant télé. Avec son talent, sa couleur de peau, il a cassé tous les codes et fait sortir notre discipline de l’entre-soi. Et sportivement, pendant dix ou douze ans, il a écrasé le golf alors qu’il y avait pourtant des joueurs de qualité en face, comme Phil Mickelson ou Ernie Els. Quand il est présent sur un tournoi, tout est différent, même dans le PGA Tour, le plus grand circuit du monde. Dès qu’il est là, même s’il ne performe pas, ce n’est plus le même tournoi. »

Un Federer, mais sans Nadal ni Djoko

La Ryder Cup 2018, à Saint-Quentin-en-Yvelines, illustre ces propos. L’Américain a perdu quatre matchs sur quatre et précipité la défaite des Etats-Unis face à l’Europe. Mais pendant trois jours, le public français et les caméras n’ont eu d’yeux que pour lui. Son rayonnement pourrait le rapprocher d’un Roger Federer dans le tennis, sauf qu’il n’a jamais eu sur la durée d’adversaires de la dimension de Rafael Nadal ou Novak Djokovic.

Autre différence, Robert et Lynette, les parents du Suisse, n’ont pas amené leur fils sur les plateaux de TV dès l’âge de deux ans, afin d’exposer ses dons balbutiants. Alors qu’Earl Woods (décédé en 2006) a traîné son fils Eldrick Tont (ses vrais prénoms) aka Tiger dans l’émission Mike Douglas Show en 1978, avec un sac de golf bien trop lourd pour ses frêles épaules d’alors.

Son père, ce héraut

18 ans plus tard, le prodige, tout juste passé pro, était élu sportif de l’année par le prestigieux magazine Sports Illustrated, auquel le paternel, Afro-américain ancien lieutenant-colonel de l’armée américaine, avait lâché quelques phrases d’une incroyable grandiloquence. « Tiger fera plus que tout autre homme dans l’histoire pour changer le cours de l’humanité… » Ou encore, toujours au sujet de son fils, dont la mère est d’origine thaïlandaise : « Il est le pont entre l’Orient et l’Occident. C’est lui l’Elu. Il aura le pouvoir d’influencer les nations. Le monde commence juste à goûter à son pouvoir. »

Elevé pour marquer l’Histoire, porté dès ses débuts par la puissance commerciale mondiale de Nike, Tiger Woods finira par tomber de son piédestal une nuit de novembre 2009, avec accident de voiture et rupture conjugale sur fond d’adultère en mondiovision. Il se relèvera, puis retombera, puis se relèvera… Mais, même coincé tout au fond du trou, son nom est resté le synonyme de son sport.

La force tranquille.
La force tranquille. – Curtis Compton / AP / Sipa

Tant pis pour les Jordan Spieth, Rory McIlroy, Brooks Koepka ou Collin Morikawa, cantonnés malgré leurs mérites aux revues et aux sites de spécialistes de la petite balle blanche à trous. « Le golf mondial ne peut pas se passer de Tiger Woods », tranche Patrice Barquez, selon lequel la retraite de l’icône sera un moment « terrible » pour la discipline.

 « Il y a de bons jeunes, mais ils n’arrivent même pas à sa cheville. Je ne vois pas un joueur avec le potentiel pour être aussi charismatique et aussi fort sportivement. Même pour des néophytes, ce sport est encore représenté par Tiger Woods. C’est bien qu’il revienne, ça va durer encore un peu. »
 

Oui, mais combien de temps, dans une discipline où l’élite se rajeunit et « s’athlétise » toujours plus, pendant que le Robocop de Cypress rafistole encore et encore son corps meurtri ? « J’aime la compétition, et tant que je peux être compétitif au plus haut niveau, que je sens que je peux encore gagner, je jouerai, a lâché Woods aux journalistes mardi. Mais si je sens que je ne peux pas, alors vous ne me verrez plus. »

Nicklaus a gagné à Augusta au même âge canonique

« Je pense qu’il ne serait pas venu sans avoir en tête l’idée de gagner », a renchéri Jack Nicklaus, l’autre légende du golf, qui avait comme son héritier 46 ans lorsqu’il a enfilé sa sixième et dernière veste verte de vainqueur du Masters à Augusta, en 1986. Ceci dit, (improbable) victoire ou pas dimanche, cela ne changera rien à l’empreinte déjà laissée par les griffes du « Tigre ».

« Ce qu’il a fait pour ce sport est monumental, lâchait début mars son compatriote Justin Thomas (n° 1 mondial en 2018), relayé par Le Journal de Montréal. Ça ne se transpose même pas en mots tant son influence est immense. » Des mots prononcés à l’occasion de l’intronisation de Tiger Woods dans le Hall of Fame du golf, dont il reste plus que jamais l’incontournable tête d’affiche, même au crépuscule de sa carrière.