Masculinité toxique : « La pénétration ne doit pas être la finalité du sexe », selon Sainte Paluche

S’il devait se définir en quelques mots, il se poserait en « anthropologue du cul ». Journaliste réalisateur, sur Instagram, il est Sainte Paluche, et alimente sa page de témoignages et d’articles sur tout ce qui touche au sexe, de la masturbation aux plans à trois en passant par le plaisir prostatique, la charge mentale, le porno ou le sexe pendant les règles.

Un travail anthropologique que Sainte Paluche a voulu approfondir dans Je bande donc je suis *, un ouvrage dans lequel il entend déconstruire le rapport au sexe conditionné par le patriarcat, s’attaquer à la virilité toxique et livrer « les clés d’une sexualité épanouie, bienveillante et moins phallocentrée ».

« Je bande donc je suis », le titre de votre livre, est éloquent. Pour vous, la majorité des hommes se définissent de tout leur être par une masculinité et une sexualité virilistes ?

Oui. C’est en tout cas le schéma dans lequel la majorité des hommes se construisent, donc j’ai voulu parler de la sexualité masculine, de comment le culte de la performance, la virilité toxique et le regard des autres hommes influencent leur être, leurs réactions au quotidien et leur vie sexuelle. Nombreux sont ceux et celles qui disent que les hommes pensent avec leur pénis, et pour beaucoup, c’est vrai !

Nombre d’hommes sont animés, voire dominés par le culte de la performance, obsédés par la taille de leur pénis, leur endurance pendant le coït, le nombre de partenaires au cours de leur vie sexuelle, mais cela va beaucoup plus loin. Le culte de la performance, c’est aussi leur rapport aux autres hommes, la manière dont ils appréhendent leur virilité par comparaison avec eux. Une forme de pression qui va s’exprimer au-delà de la sphère sexuelle. Si les femmes, entre elles, parlent souvent assez librement de leur sexualité, jamais les mecs ne vont se confier à leurs potes sur un complexe sur la taille de leur sexe ou leur souffrance d’être un éjaculateur précoce.

Et dans sa quête de performance, quand un homme couche avec sa partenaire, en réalité il couche avec lui : « je bande, je pénètre, j’éjacule », et clap de fin. Il n’est pas dans le partage, parce qu’il est trop occupé à s’autoévaluer, à faire du sexe comme un lapin, à ne penser qu’à lui. Comme il l’a vu dans les milliers de films pornos qu’il a regardés toute sa vie. Du porno dont j’ai été un consommateur compulsif, et que je déteste aujourd’hui.

Du porno qui formate dès l’adolescence à une sexualité phallocentrée…

On ne parlera jamais assez des ravages du porno : la plupart des gamins découvrent ça très jeune, à 12 ans, dans le plus grand secret et avec les hormones en ébullition. Ils ouvrent une porte sur un monde irréel où tous les acteurs sont membrés comme des poneys, et où tout passe par l’homme et pour l’homme. Dans le porno mainstream ultra-patriarcal, la femme est au service du plaisir de son partenaire ultra-viril.

De l’autre côté de l’écran, les ados sont « éduqués » à la sexualité dans l’idée que la femme est là pour donner du plaisir à l’homme, qu’elle ne peut prendre du plaisir qu’à travers lui. Cela donne naissance à des hommes qui se masturbent comme des robots devant des vidéos de plus en plus trash, et qui se construisent une sexualité viriliste qui laisse peu de place à l’imagination et au partage, qui trouvent que le cunnilingus et le sexe pendant les règles, c’est sale. Et qui, au final, vivent une sexualité assez ennuyeuse et toxique, à la fois pour leur partenaire et pour eux-mêmes.

J’ai pu m’en rendre compte il y a quelques années, en testant le No Fap Challenge, qui consiste sur un temps donné à arrêter le porno et la masturbation, et a vocation à sortir de l’addiction au porno. J’ai tenu deux semaines et j’ai recommencé à me masturber, mais sans porno, simplement « à la pensée ». Non seulement c’était fabuleux, mais j’ai pris conscience de la force destructrice du porno, et de comment ça avait imprégné mon rapport à la sexualité, et fait de moi un piètre amant.

Après la prise de conscience, comment en pratique déconstruire ces schémas de masculinité toxique et de la sexualité phallocentrée ?

Au départ, je me suis dégoûté, me suis senti stupide et j’ai beaucoup ruminé. Puis j’ai entamé une réflexion, lu, parlé, et écouté mes partenaires. Si on ne sait pas comment s’y prendre, il suffit souvent de demander. « Caresse-moi plutôt comme ça. Attarde-toi plutôt ici ». Le dialogue fait des miracles.

Un jour, tandis que j’avais « fini » mon coït, ma partenaire d’alors, très bienveillante, m’a dit « tu ne veux pas continuer et t’occuper de moi ? Parce que moi, je n’ai pas fini ». Pour beaucoup de mecs, il y a les préliminaires et la finalité de l’acte sexuel, c’est la pénétration, qui finalement en vient à le déconnecter du reste et de l’autre. Je me souviens avoir été choqué mais finalement, c’est un nouveau monde qui s’est ouvert. De là, j’ai beaucoup pratiqué le sexe non pénétratif, observé les réactions, exploré toutes les sources de plaisir, pour me rééduquer à la sexualité, et trouver l’épanouissement mutuel.

La pénétration ne doit pas être la finalité, et en « déconnectant » notre pénis, en testant tout le reste – la tendresse, le sexe oral, le plaisir prostatique — on s’ouvre à autre chose, on reprogramme son logiciel pour sortir de la sexualité hétéronormée.

Vous insistez aussi sur votre volonté de faire tomber tout un système patriarcal phallocentré et hétéronormé. Quels sont les autres aspects de ce système qui rejaillissent sur la sexualité et qu’il faut selon vous parvenir à déconstruire ?

Mon livre s’adresse à tout le monde, mais c’est quand même au départ un outil à destination des mecs façonnés par le patriarcat et le porno. Donc si un mec phallocentré entreprend ce cheminement, « apprend » à donner du plaisir à sa partenaire, c’est bien.

Mais ce n’est que le début : il doit aussi apprendre à s’investir sur d’autres plans, notamment en prenant sa part de la charge mentale, intégrer qu’il est naturel de s’occuper de la maison, des enfants et des courses. C’est tout ce cheminement qui va faire de lui une meilleure personne, plus ouverte d’esprit, plus à l’écoute, plus tolérante et bienveillante, et au lit, le cercle vertueux va se poursuivre. C’est en devenant généreux, féministe et attentif à l’autre qu’il va faire kiffer et au final, kiffer lui-même.

Mais cela implique d’être prêt à se confronter à ses croyances. Cela peut être difficile, mais au final, s’affranchir de ce carcan patriarcal permet de prendre confiance, de s’ouvrir et d’oser expérimenter de nouvelles pratiques, jusqu’au BDSM ou au plaisir prostatique, sans plus se soucier de l’idée que cela remettrait leur virilité en question. C’est très libérateur.

Finalement, tous ces mécanismes traduisent aussi et surtout un grand manque d’éducation sexuelle, non ?

Evidemment ! On a rendu le sexe honteux et malsain alors que c’est naturel. Au lieu de ça, si les parents ou les profs à l’école nous enseignaient quand on est ado que nous sommes égaux, qu’il faut respecter l’autre et son consentement, que tous les corps sont beaux. Que non, ça veut dire non, qu’une fille n’a pas envie d’être accostée quand elle marche seule dans la rue le soir. Et que oui, les garçons – et les filles — peuvent se masturber et regarder du porno, mais qu’il ne faut pas en abuser et que ce n’est pas la réalité, cela changerait tout ! Jusque dans la charge mentale ou contraceptive.

* « Je bande donc je suis. Introspection d’un mâle conditionné par le patriarcat », de Monsieur Sainte Paluche, illustré par Marie Casaÿs, Editions Kiwi, en librairie depuis le 10 novembre, 19 euros.