Marseille : « Si j’ajoute un zéro, vous allez tuer ? » Jugement de trois pieds nickelés pour les tirs sur le site d’Orange.
Au tribunal correctionnel de Marseille, trois jeunes de 20 ans sont suspectés d’avoir tiré à l’arme à feu sur le site Orange de Saint-Mauront autour du Nouvel an. Le tribunal a condamné I. à 18 mois de prison ferme aménageable et S. à 15 mois ferme, également aménageable, tandis que F. a été relaxé de l’association de malfaiteurs mais condamné à 12 mois de sursis.
Au tribunal correctionnel de Marseille,
Dans la cour du tribunal correctionnel de Marseille, après un renvoi lié à un abus de faiblesse et un jugement pour agression sexuelle sur mineure de moins de 15 ans dans le métro, trois jeunes de 20 ans, jusqu’alors sans antécédents judiciaires, se présentent. Deux d’entre eux sont déjà en détention depuis leurs arrestations à la fin janvier.
Ils sont suspectés d’avoir tiré à l’arme à feu autour du Nouvel an sur le site Orange de Saint-Mauront, déserté par ses employés, qui ont été déplacés vers d’autres bureaux jugés plus sûrs. Bien que cette situation soit difficile, elle satisfait le syndicat CFE-CGC, qui avait longtemps demandé ce déménagement.
2.000 euros pour briser des vitres
« Si je rajoute un zéro, vous allez tuer ? », réprimande le président du tribunal après que S. a admis avoir reçu 200 euros pour briser une vitre du site Orange à l’aide d’une pince et filmer son acte. « Non, jamais de la vie je ferai du mal à quelqu’un. Ma mère m’a bien éduqué », déclare S., qui a été libéré de sa détention préventive pour son procès.
Au fur et à mesure que le président du tribunal essaie de clarifier les faits, apparaît une équipe de jeunes aux motivations d’un opportunisme maladroit, séduits par l’appât du gain d’un commanditaire dont l’identité demeure inconnue, à l’exception de son intérêt à perturber le trafic de stupéfiants à Félix Pyat, à proximité du site Orange, en attirant l’attention de la police.
« J’ai vu une annonce sur Snapchat. Une personne est venue et nous a proposé 2.000 euros pour briser quelques vitres. Je travaillais à Plan de Campagne, mon CDD s’était arrêté. C’est d’ailleurs pour ce travail que mon père m’avait prêté sa voiture », raconte I.
Il s’agissait d’une Clio, identifiée sur les vidéos de surveillance et qui a permis de remonter jusqu’à ce groupe de jeunes qui a tenté à quatre reprises entre le Nouvel an et le 4 janvier avant de répondre aux attentes « du commanditaire ».
L’intérim ou école du crime ?
Devant les juges et la procureure, les jeunes accusés reconnaissent globalement les faits, mais la répartition des rôles de chacun s’avère plus complexe. F., qui comparaît libre, semble avoir été le moins impliqué, étant présent simplement lors de la première nuit du Nouvel an, conduisant sa voiture personnelle avec ses deux coaccusés. « Ils m’ont dit qu’ils allaient acheter quelque chose à l’épicerie et je les ai déposés sans vraiment faire attention car j’étais sur mon téléphone », explique-t-il.
I., en revanche, se retrouve en difficulté face aux questions du juge concernant une chaîne Telegram sur son téléphone qui propose des « missions », du guet à 150 euros par jour au « sicario » à 10.000 euros par « dodo », liste le président du tribunal, surpris par ces annonces manière Manpower.
« Ça, c’est vraiment un malentendu, tente d’expliquer le jeune homme, aux cheveux longs et à la petite moustache. Je me baladais sur mon téléphone et j’ai appuyé sur un lien. J’ai fait une erreur, j’ai toujours travaillé. Je viens de passer deux mois en détention préventive. Je ne suis avec personne, ni avec DZ Mafia, ou quoi. Je ne veux rien savoir, ni être en lien avec ces bandits. J’ai toujours travaillé. Je sais ce qu’est une famille », continue-t-il, avant de se retrouver, un peu plus tard, de nouveau en difficulté.
« J’ai merdé »
« La personne que vous voyez là n’est plus la même qu’il y a deux mois. J’ai réfléchi en prison et j’ai besoin qu’on me tende la main. J’ai fait une erreur. Une grosse erreur. J’ai merdé, je ne suis pas fier », avoue le jeune homme, multipliant les excuses.
Cette « grosse erreur » n’a cependant pas débouché sur le paiement total, les jeunes hommes n’ayant rien perçu des 2.000 euros promis par le commanditaire qui avait même ajouté 1.000 euros pour la quatrième nuit. « On a touché 500 euros au total. Face à ces gens, on ne peut pas se plaindre ; on se sent bredouille », justifie I.
Né en Italie de parents sénégalais et arrivé en France à 7 ans avec sa mère, S. reconnaît avoir brisé une vitre avec la pince et avoir eu des difficultés à filmer à cause de ses gants. Mais il attribue la présence de poudre sur ses gants et son cache-cou à un quatrième homme qu’il filmait, auteur des tirs et identifiable sur les caméras, mais dont l’identité, tout comme celle du commanditaire, demeure inconnue par crainte de « représailles ». Sous le coup d’une OQTF vers un pays qu’il n’a jamais connu, le jeune homme, qui détient le BAFA, a vu des larmes monter lors d’une leçon de morale prononcée par la procureure, ayant expliqué être en cours de régularisation.
« On peut facilement imaginer le traumatisme de ces salariés qui découvrent que leur lieu de travail a été la cible de criminels », plaide l’un des avocats d’Orange, qui demande un renvoi sur intérêts, étant incapable d’évaluer immédiatement le préjudice subi par l’entreprise et ses employés.
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« Ce n’est pas une erreur de parcours, c’est une adhésion à des contre-valeurs malsaines, à une organisation criminelle qui gangrène la société », a tranché la procureure, qui a requis des « peines sévères et exemplaires » : un an de prison ferme aménageable pour F., présent une seule nuit, deux pour S., accompagné d’une interdiction de territoire de dix ans, et trois ans ferme pour I.
Après un délibéré rendu en début de soirée, le tribunal a condamné I. à 18 mois de prison ferme aménageable et son complice S. à 15 mois ferme, également aménageable. Concernant F., le tribunal l’a relaxé de l’association de malfaiteurs tout en le condamnant à 12 mois de sursis.

