Marseille : « On est obligé de juger des affaires très graves en deux heures », regrette une juge d’instruction

L’affaire a dépassé les frontières du Vieux-Port pour se transformer en polémique sur la place parisienne. Le mois dernier, un procès de trafic de stupéfiants à Marseille a été annulé en raison de la lenteur judiciaire. Et pour cause : comme le révélait Le Parisien, l’audience se tenait quinze ans après l’ouverture de l’enquête​. Ce vendredi, soit moins de quinze jours plus tard, le ministre de la Justice Eric Dupond-Moretti venait au chevet de la justice marseillaise malade.

« Actuellement, on est obligé de juger des affaires très graves en deux heures, déplore Nathalie Roche, juge d’instruction et déléguée de la section marseillaise du syndicat de la magistrature. On fait un peu du travail à la chaîne alors qu’on nous demande d’étudier chaque dossier. Par exemple, le juge des affaires familiales voit entrer dans son bureau chaque matinée entre 20 et 25 familles pour décider de la garde des enfants. Il faudrait qu’il en reçoive une quinzaine pour bien faire son travail. Mais ça voudrait dire rendre une décision six mois plus tard pour les autres. Voyez un peu notre dilemme… »

Délais et sous-effectifs

« Dans le dossier emblématique des effondrements de la rue d’Aubagne, l’adjoint au maire Julien Ruas avait contesté sa mise en examen, et c’est tout à fait son droit. Mais il a fallu attendre un an avant de pouvoir fixer une audience et rendre une décision ! On ne demande pourtant qu’à pouvoir faire notre travail correctement », ajoute Nathalie Roche.

Ces retards accumulés auraient une cause principale : le manque de personnels. Le nombre d’affaires à traiter est pourtant non négligeable, miroir de l’important trafic de drogues à Marseille, mais aussi de la complexité des dossiers gérés par le tribunal qui a des compétences interrégionales en matière de grande délinquance, de préjudice environnemental, et dispose du plus grand pôle social de France. L’alerte a même été donnée publiquement par le président du tribunal Olivier Leurent lors de sa conférence de presse de rentrée. « Il faudrait que nous ayons 130 magistrats », contre 118 actuellement, réclamait-il au début du mois de janvier. « En quinze ans, il n’y a pas eu une seule création de poste sur le plan civil pour traiter les questions de logement ou de surendettement. »

« On était au bord du précipice »

Lors de sa visite éclair, Eric Dupond-Moretti a annoncé qu’en 2023 le tribunal de Marseille disposera de 139 juges, dont quatre auront un contrat d’objectif et de moyens de trois ans, et le parquet s’accommodera de 56 magistrats (contre 46 actuellement), sans précision sur la part de postes supplémentaires de longue durée. Il a également annoncé 10 nouveaux greffiers pour 2022.

« Marseille avait pris un retard tel qu’on était au bord du précipice, regrette Olivier Leurent. On bénéficie d’un rattrapage indispensable, c’est un effort considérable. » « Les annonces du garde des Sceaux concernent le volet pénal, tempère Nathalie Roche. Aucun juge des enfants supplémentaire, alors que l’on a énormément de mineurs non accompagnés qui errent dans les rues de Marseille. Pas de juge d’application des peines supplémentaire, alors que les Baumettes sont rénovées et vont redevenir un énorme centre de détention. »

« Dès qu’il pleut, ça fuit de partout »

Les magistrats font face par ailleurs à un autre problème : leurs bureaux. Les différentes chambres du tribunal sont réparties sur deux sites, et les magistrats se sentent à l’étroit dans ces locaux vieillissants. « Dès qu’il pleut, ça fuit de partout parce qu’on n’a pas assez de moyens pour remplacer tous les joints des fenêtres, peste Nathalie Roche. Et pour les affaires les plus complexes, par manque de salles, le stock était plein le mois dernier avec plus de 220 dossiers… »

Lors de sa venue, le garde des Sceaux a également annoncé la construction d’une nouvelle cité judiciaire de 40.000 m² d’ici 2028. Pour autant, du propre aveu du ministre, aucun terrain n’a été trouvé pour l’heure et le projet reste à l’état de promesse à quelques semaines de l’élection présidentielle. En attendant, faute de mieux, le tribunal investit depuis peu un bâtiment militaire, l’ancienne caserne du Muy, dans lequel une salle a été spécialement construite afin de pouvoir accueillir des procès d’ampleur. Le premier s’ouvrira dans ce lieu nouveau le 28 février prochain : celui du dentiste Lionel Guedj, qui fera face à pas moins de 450 victimes.