Marseille : Les fournisseurs de matériaux face au marché grandissant du travail au noir

La nuit d’hiver enveloppe encore la ville et la 2×2 voies du boulevard Gèze, artère reliant l’A7 à l’A55, les deux autoroutes desservant le nord de Marseille. Passé les étals disposés à même le trottoir du marché aux puces sauvage, s’enchaînent quelques grands enseignes de fournisseurs de matériaux de construction pour le bâtiment. Il n’est pas encore 7 heures ce matin, et une dizaine de personnes, immobiles, attendent de part et d’autre du portail d’où vont et viennent les camionnettes et utilitaires d’artisans.

« On a besoin de travailler », explique sobrement Amine, un Malien de 27 ans emmitouflé dans parka de chantier fluo. Ses chaussures de sécurité maculées de peinture parlent pour lui. « Ça fait bientôt dix ans que je fais ça, tous les matins », souffle-t-il. « Ça », c’est attendre qu’un patron venu chercher des matériaux pour son chantier ne sollicite sa main-d’œuvre pour la journée. Sans-papiers, comme tous ici, Amine n’a pas vraiment d’autres choix. « Faut bien manger », résume-t-il. « A la base je fais beaucoup les ravalements de façades. Maintenant je sais un peu tout faire, monter les murs, les gros œuvres… », détaille-t-il. Si tout se passe bien pour lui, il pourra faire sa demande de naturalisation française dans quelques mois, comme la loi le prévoit une fois plus de dix ans passés sur le territoire.

Face à lui, un père et son fils adolescent patientent en silence. Ils font également le pied de grue dans l’espoir d’un billet qui permettrait au moins de remplir un temps le réfrigérateur. Lui se vend cinquante euros la journée. Soixante-dix euros avec son fils. « Il n’y a pas de travail en ce moment, c’est compliqué », soupire son voisin. Un employé de l’enseigne demande à l’un d’eux un peu plus avancé de sortir du préau séparant le parking, l’accès au magasin où se trouvent les consommables et la zone de chargement des fournitures à gros œuvres, fers à béton, sable, parpaings, poutres… L’heure tourne, et à bientôt 8 heures aucun d’entre eux n’est pour l’heure monté dans un camion alors qu’ils sont désormais sensiblement plus nombreux et commencent à se répartir aussi de l’autre côté du boulevard.

« Le patron m’a jeté à l’hôpital et m’a laissé comme ça »

Dino, un Kurde quadragénaire, est de l’autre côté de la barrière. Lui, n’a jamais eu à « jobber ». Il a appris le métier dès ses 17 ans avec son père et son oncle avant d’ouvrir sa propre entreprise il y a dix ans. « Je ne te cache pas, au début ça m’est arrivé d’en prendre. Pour les sans-papiers, c’est un chemin, comme la restauration », explique-t-il en chargeant des fers à béton dans son camion. « Maintenant, j’ai un employé. Il y en a [des patrons] qui ne font que ça parce que les prix ce n’est pas les mêmes : 50-60 euros, ici, c’est bon. Mais c’est dur de trouver un bon ouvrier », commente-t-il. Tous ici, n’ont pas la même envie de s’exprimer. « Des ouvriers au noir ? Pas au courant », grommelle un artisan qui charge du placo sur les barres de toit de son Berlingo.

Nécessairement, ce marché du travail plus sauvage que jamais comporte des risques. Surtout pour les employés. Sid Ali, un Algérien de 32 ans relate en avoir fait l’expérience. C’était il y a quelques années déjà. Sur un chantier, pour lequel il était embauché à la sauvette pour la semaine, il s’ouvre grièvement le bras avec une disqueuse. « Le patron m’a jeté à l’hôpital et m’a laissé comme ça. Il ne m’a jamais payé », raconte-t-il, dévoilant la large cicatrice qui parcourt tout son avant-bras. « Je me suis retrouvé sans rien, j’ai dormi à la rue. Hamdoulilah, aujourd’hui ça va. » Voilà deux ans qu’il est embauché à la régulière explique-t-il avant de s’en aller retaper avec son patron un logement à la Plaine. Peu après 9 heures, Amine grimpe dans une camionnette qui s’est arrêtée à sa hauteur. Pour aujourd’hui, il a du travail.

Un marché de la misère qui s’est développé ces dix dernières années. À écouter les personnes rencontrées ce matin-là, il a également court du côté d’Aubagne, au sud de Marseille et ne se cantonnerait désormais plus aux seuls travailleurs du bâtiment. Selon la préfecture de police, des réseaux de trafic de stupéfiants viendraient occasionnellement y recruter de la petite main-d’œuvre, chouf d’un jour.