Marseille : Le procès hors norme des dentistes « bouchers » Guedj, accusés de mutilations dentaires

C’est l’un des procès les plus attendus de l’année. Ce lundi s’ouvre devant le tribunal correctionnel de Marseille le procès des docteurs Guedj, deux dentistes accusés de mutilations sur des centaines de patients, la plupart d’origine modeste. 20 Minutes fait le point sur cette affaire hors norme.

Le docteur Lionel Guedj, dentiste dans le 15e arrondissement, dans les quartiers Nord de Marseille, et son père, Carnot, dentiste salarié du fils, sont accusés de violences volontaires ayant entraîné une mutilation ou une infirmité permanente, (en l’espèce, l’extraction de dents sans justification médicale), et d’escroquerie à l’assurance maladie et auprès de 47 mutuelles, pour des faits présumés commis entre 2006 et 2012.

« Des bouchers » selon les parties civiles

Dans son ordonnance de renvoi, le parquet de Marseille pointe « de nombreux manquements dans la dispensation des soins dentaires, non conformes aux données acquises de la science et aux règles de l’art », notamment de la part de Lionel Guedj. « Dans la majorité des cas, les patients consultaient pour un soin concernant une ou deux dents, et donc pour des motifs pouvant être qualifiés de « classiques » (carie, maux de dents, détartrage…), écrit le parquet. Sous le prétexte que toutes leurs dents étaient, malgré les apparences, en mauvais état et risquaient de tomber, le praticien les avait convaincus de traiter l’intégralité de leurs dents », le tout avec la promesse d’avoir « un sourire de star ».

Des patients qui pâtissent encore aujourd’hui des conséquences des actes des docteurs Guedj. « Les dévitalisations ont souvent été pratiquées sur plusieurs dents, parfois une vingtaine, avec des conséquences lourdes pour les patients : multiples infections, lésions apicales, gingivites, douleurs à la mastication, troubles occlusaux… », note le parquet dans son ordonnance de renvoi. « Ce sont des bouchers, accuse Me Joanna Touati, avocate de plusieurs victimes. Le fils notamment est totalement incompétent. »

« Mon client assure qu’il n’y a eu aucune volonté d’exercer de la violence à l’encontre de qui que ce soit, clame Me Frédéric Monneret, avocat de Lionel Guedj. Il a toujours fait du mieux qu’il a pu, et s’il admet qu’il y a pu avoir des fautes, ce sont des fautes d’imprudence, et non des fautes délibérées. » Les deux dentistes encourent jusqu’à dix ans d’emprisonnement

L’argent comme mobile

« Pour se faire de l’argent, ils ont massacré des gens, s’alarme Me Louisa Straboni, également avocate de plusieurs victimes. Un de mes clients n’avait que 19 ans quand le docteur Guedj lui a arraché toutes ses dents. » Face aux enquêteurs, le troisième dentiste du cabinet Guedj affirme même que Lionel Guedj agissait comme un commercial, « capable de vendre des glaces à un esquimau », et sachant créer un lien affectif avec ses patients. « Le docteur Guedj a abusé de la confiance de ces gens, accuse Me Jullien, avocat de plusieurs victimes. Les gens venaient pour des travaux parfois superficiels, et ils leur arrachaient les dents pour poser des implants, car c’est plus juteux. » « Des dents ont été dépulpées à des fins mercantiles », note le parquet dans son ordonnance de renvoi.

Et d’ajouter : « Le cabinet Guedj facturait en moyenne quatre fois plus d’actes par jour que la moyenne régionale, avait une activité en soins conservateurs 5,6 fois supérieure à la moyenne régionale et une activité en prothèses 15 fois supérieure à la moyenne régionale. Il était en tête des chirurgiens-dentistes au niveau national en matière d’honoraires facturés, avec notamment un montant 15,8 supérieur à la moyenne nationale en 2010. Son chiffre d’affaires était de 2,6 millions d’euros pour une moyenne départementale de 180.000 euros. » Une rentabilité record qui a permis à Lionel Guedj d’acquérir plusieurs dizaines de biens immobiliers, des véhicules de luxe, des œuvres d’art et même un yacht.

Selon les magistrats, « l’activité professionnelle des docteurs Guedj était fondée sur un système de profit optimal exploitant au maximum les conditions de prise en charge de l’assurance maladie. » « La patientèle du quartier concerné était majoritairement constituée de personnes socialement défavorisées, note le parquet. Ainsi, 98,9 % des honoraires du docteur Guedj lui étaient versés directement par l’Assurance maladie selon le principe du tiers payant. En outre, ses patients étaient bénéficiaires de la CMU pour un taux de 46 % » Le préjudice pour l’Assurance maladie est estimée entre 3,6 et 4,7 millions d’euros.

Plus de 300 victimes

La principale particularité de ce procès tient dans le nombre de victimes. Selon un récent communiqué de presse du parquet de Marseille, 322 anciens patients des docteurs Guedj se sont constitués partie civile. Le procès sera d’ailleurs délocalisé dans une toute nouvelle salle, la bien nommée salle « procès hors norme », nichée au sein de la Caserne du Muy, dans le troisième arrondissement de Marseille. « L’idée d’affronter plus de 300 parties civiles est de nature à stresser mon client, et cela peut se comprendre », glisse Me Monneret, l’avocat de Lionel Guedj. Sur ces 322 parties civiles, une centaine d’entre elles est amenée à témoigner à la barre, à raison de dix par jours, pendant onze jours. Comme pour le procès des attentats du 13 novembre, un système de bracelet, de couleur verte ou rouge, indiquera quelles victimes souhaitent s’exprimer auprès de la presse ou non.

Le procès qui s’ouvre ce lundi se tient plus de dix ans après la première plainte de la caisse primaire d’Assurance maladie des Bouches-du-Rhône auprès du procureur de la République de Marseille. « Mon client est content qu’enfin, ce procès arrive, lance Me Monneret. Je pourrais plaider la nullité du procès dès l’ouverture, au regard d’un non-respect de la garantie du délai raisonnable telle qu’entendue par la cour européenne des droits de l’homme. Mais les parties civiles attendent ce procès depuis tellement longtemps, je préfère que le procès se déroule et utiliser cet argument dans ma défense. » La fin du procès est prévue pour le 6 avril prochain.