Marseille : « Je représente tous les clandos », le fabuleux destin de Losseny, meilleur apprenti brasseur de France

Quand on arrive dans les locaux de la brasserie de la Plaine, vaste hangar de la Valentine, dans le 11e arrondissement de Marseille, une photo trône en bonne place sur la porte d’entrée : celle de Losseny Doumbia aux côtés d’Emmanuel Macron​. Au début de l’année, le jeune homme s’est en effet vu remettre à l’Elysée son prix de meilleur apprenti brasseur marseillais, lors de la cérémonie des Rabelais des jeunes talents de la gastronomie.

Une consécration surprise hautement symbolique pour cet Ivoirien de 20 ans. En 2018, Losseny Doumbia a quitté son pays natal pour traverser au péril de sa vie la Méditerranée sur un semi-rigide, comme de nombreux autres migrants, jusqu’à regagner Marseille et pousser la porte de cette entreprise. Le brasseur revient pour 20 Minutes sur ce parcours semé d’embûches qu’il évoque, malgré tout, avec le sourire.

Quelle a été votre réaction quand vous avez appris que vous étiez désigné meilleur apprenti brasseur de France ?

J’ai cru que c’était une blague. C’était un truc que j’avais jamais imaginé, me retrouver là-bas, à côté du président de la République. C’est unique. Après, je pense que c’est mérité. J’ai fait beaucoup d’efforts pour me retrouver là. Je suis arrivée dans cette entreprise en 2018 grâce à une dame que j’ai rencontrée à Marseille. C’était une amie de Sylvain, qui est mon formateur. J’ai fait du coup un stage de deux semaines. Pendant mon stage, je me suis donné, et ils m’ont fait signer un contrat d’apprentissage en logistique. Mais après, mes collègues m’ont montré le métier de brasseur. Depuis, ici, je brasse beaucoup plus que je ne fais de la logistique. Je bosse la logistique à la maison. Je ne savais même pas comment on faisait la bière. Je ne savais même pas que c’était le malt qui faisait la boisson. Et c’est ça que j’aime beaucoup. Tu fabriques, ça marche, ça ne marche pas, mais tu essaies.

Qu’avez-vous ressenti à l’Elysée ?

Quand on sait mon parcours, c’est assez exceptionnel. J’étais heureux pour tout le monde, mes amis, mes formateurs. Mais j’étais triste aussi. Moi, vous savez, je viens de très, très loin. J’ai quitté mon pays, la Côte d’Ivoire, quand j’avais 15 ans. Je suis parti car il y avait trop de problèmes là-bas. L’école était arrêtée. Je ne l’ai pas dit à mes parents : je ne les ai prévenus de mon départ qu’une fois en Libye. Ce périple, on l’a fait à trois et c’était très dur. A l’Elysée, j’ai pensé à eux. Ce prix, c’est un symbole : il est pour tous les « clandos ». Je les représente. Ça m’a fait penser à la vie que d’autres que moi ont ici, à Marseille. Tous ont un truc à apporter, mais ils n’ont pas eu cette chance, comme moi. Ils sont restés dans le rien. Eux aussi, ils ont du potentiel, mais ils ne peuvent pas l’exprimer.

Vous pensez que vous avez eu de la chance ?

Je pense que j’ai eu de la chance, et en même temps, je me suis donné cette chance. Parfois, c’était dur. Je voulais arrêter. J’ai eu un moment de ma vie où j’étais perdu. Toute ma famille est encore en Côte d’Ivoire, et parfois, je me sens seul. Mais je me disais : « Si tu arrêtes, qu’est-ce que tu vas devenir ? » Du coup, je me suis dit qu’il fallait continuer. Je me suis beaucoup confié à mon formateur. Il a su m’encadrer, me dire ce qui était bien ou pas.

Comment envisagez-vous l’avenir ?

Je ne sais pas. Je n’arrive pas à me projeter. Je me vois encore dans cette brasserie pendant quelques années encore. C’est en plein essor. Je me plais bien ici. Je veux rester pour pouvoir rendre ce que tout ce que mes collègues m’ont appris et donné. J’aimerais, un jour, ouvrir ma propre cave et créer ma bière. Elle s’appellera Sly. C’est la contraction de mon prénom et de ceux de mes parents. Tout ce que je fais, c’est pour eux.