Marseille : Des familles de victimes d’homicides dans les quartiers nord manifestent pour réclamer justice

Marie ne parvient pas à contenir ses larmes. Sous ses yeux humides défile un ballet de cercueils en carton, entreposés un à un devant le palais de justice de  Marseille​ par la centaine de manifestants qui se sont donné rendez-vous dans la chaleur de ce mercredi matin. Le vent vient balayer les pancartes disposées sur les boîtes, sur lesquelles sont écrits les noms de très jeunes victimes​, avec la date de leur décès. « La preuve qu’ils n’avaient rien fait nos enfants, sanglote Marie. Les pancartes se couchent. C’est pas parce qu’on fait un peu le guetteur que certains peuvent assassiner des enfants. Ce sont des monstres. C’est quoi ce monde ? »

Marie vient de déposer le cercueil factice de son petit-fils Rayanne. Son véritable enterrement, c’était l’été dernier. La mort de l’adolescent a fait les gros titres. A 14 ans, Rayanne a été tué en août 2021 dans un règlement de comptes aux Maronnniers, une cité du 14e arrondissement de Marseille. Près d’un an plus tard, une centaine de familles victimes d’homicides dans les quartiers populaires manifestent à Marseille pour réclamer justice. « Les prisons sont remplies de voleurs de pommes, peste Marie. Nous, ce qu’on réclame, c’est que justice passe, et que tout soit fait pour attraper ces assassins. »

« La justice et la police sont débordés »

Près d’un an après, aucune mise en examen n’a été prononcée dans ce dossier. Une attente interminable que vivent d’autres manifestants, à l’image de Karima, dont le frère Zahir a été tué le 4 avril 2016 à la cité de la Paternelle, également dans le 14e arrondissement de la cité phocéenne. « Il y avait eu une conférence de presse, car l’assassinat de mon frère s’est fait la veille du triple homicide survenu à Bassens, rappelle Karima. Et le procureur avait été très précis, en disant que la mort de mon frère n’était pas liée à un règlement de comptes sur fond de trafic de stupéfiants, mais à une histoire de vengeance. Alors pourquoi, six ans après, l’enquête est au point mort ? »

Et de poursuivre : « Je suis avocate, donc je peux vous le dire. Tout simplement, la police et la justice sont débordés. Les juges d’instruction n’ont pas le temps, donc ils donnent la priorité aux dossiers avec mandat de dépôt. Et nos dossiers sont mis de côté. » « Le risque, quand il ne se passe rien du côté de la police, c’est qu’au final, les gens se fassent justice eux-mêmes », craint Marie. « Ma sœur est morte à Marignane en juin 2014, sanglote Nora. Elle a été écrasée. Et on nous dit qu’il y a toujours une enquête. Mais jusqu’à quand il y aura une enquête ? Il y avait des témoins, tout ! Ça fait huit ans ! Ça n’est pas possible ! C’est du racisme ! »

« Nous sommes aussi des victimes »

Sur les cercueils, aucun prénom n’est issu du calendrier grégorien. « Nous vivons dans les quartiers Nord mais nous sommes aussi des victimes, s’emporte Laëtitia, la tante de Rayanne. Nous voulons montrer aux yeux du pays des droits de l’Homme que nous sommes des victimes sacrifiées pour des considérations budgétaires. C’est une honte ! » Les familles des victimes réclament ainsi que leurs dossiers soient traités en priorité, mais aussi de pouvoir bénéficier de relogement immédiat afin de quitter leur quartier où peut vivre l’assassin présumé de leurs proches.

« Victimes de règlement de comptes ne veut pas dire familles laissées pour compte, peste Alima Boucetta, présidente de l’association de familles de victimes Alehan à l’origine de cette manifestation. Les familles se sentent abandonnées dans leur malheur et elles s’isolent. Je m’occupe par exemple d’une maman qui a un fils handicapé et qui ne sort plus depuis l’assassinat d’un de ses proches. »

« L’élucidation prend un an »

Du côté des forces de l’ordre, on fait valoir le taux d’élucidation des affaires de narcobanditisme, qui est supérieur dans les Bouches-du-Rhône à la moyenne nationale. Il serait à 50 % sur les dix dernières années contre 35 % avant, selon le patron de la police judiciaire, chargé de ces enquêtes. « Ce qui n’est pas faux, c’est que ce sont des enquêtes très longues, complexes. En moyenne, l’élucidation prend un an », reconnaît auprès de l’AFP le directeur de la zone Sud de la police judiciaire Eric Arella. Il rappelle cependant que « beaucoup d’enquêtes » effectuées en amont des faits eux-mêmes permettent de déjouer les règlements de compte entre bandes rivales.

« Depuis 2016, 28 règlements de comptes ont été déjoués avant d’être commis. Soit autant de vies épargnées. Mais je peux comprendre le sentiment des familles », poursuit le policier. Depuis le début de l’année, treize personnes sont mortes par balles et deux par armes blanche dans les Bouches-du-Rhône, sur fond de règlement de comptes.