Marseille : Au « procès Tatoo », les présumés darons de la coke se blanchissent (ou presque)

A quoi ça tient, une enquête et le démantèlement d’un important réseau d’importation de cocaïne ? Dans la tentaculaire affaire qui occupe la 7e chambre du tribunal correctionnel de Marseille pour trois semaines encore, a peu de choses, visiblement : une valise égarée sur un tapis d’aéroport, une mauvaise communication, un bagage de trop relevé par le service sûreté de la compagnie aérienne, un poids différent que celui pesé à l’enregistrement…

Le système d‘importation et de distribution de cocaïne qui, selon les enquêteurs, arrosait de poudre de Paris à Marseille en passant par Aix, la Côte d’Azur et jusqu’en Italie et pour lequel comparaissent 28 personnes, dont deux Colombiens – absents du procès – semblait toutefois bien rodé. Les paquets étaient expédiés depuis les aéroports de Punta Cana (République dominicaine) et Caracas (Venezuela) où ils étaient placés dans des valises introduites par des agents d’aéroports complices qui sortaient du circuit d’authentiques valises de voyageurs pour les remplacer par celles contenant leur stupéfiante marchandise. Restait à d’autres complices à la récupérer de l’autre côté de l’Atlantique, à l’aéroport Charles de Gaulle.

Mais ce 12 juin 2012, tout ne s’est pas déroulé comme prévu. Un agent de sûreté chargé qui opère sur le vol Air France en provenance de Punta Cana et à destination de Charles de Gaulle repère un bagage supplémentaire à la sortie de la soute. Le bagage cadenassé, et ouvert par les douanes est chargé de 23 kg d’une cocaïne pure à 85 %. Rebelote le 8 juillet, avec un incroyable manqué, où une valise n’en finit plus de tourner seule sur son tapis d’aéroport. A son bord, ni shorts, ni maillots mais 36 kg de poudre blanche.

Faux sacs de luxe, agents de joueurs, négoce de voitures… les prévenus se blanchissent

De qui conforter la piste sur laquelle travaillent depuis de longues semaines des enquêteurs qui ont mis sous surveillance visuelle et téléphonique une dizaine d’individus répartit en France entre le Var, les Bouches-du-Rhône et Paris qui s’agite précisément autour de la date de cette saisie et dans les parages de l’aéroport. La bande de quadragénaires et quinquagénaires, pour l’essentiel alors déjà dans les radars de la justice, ont le profil de voyous expérimentés dans leurs méthodes de communication. Outre les emblématiques tatoo, ces bipeurs de radiocommunication en vogue dans les 1980 et 1990 qui ont donné leur nom – et une certaine originalité – à ce dossier, les prévenus communiquaient via différents téléphones portables et à l’aide de cabines téléphoniques, qui existaient encore à l’époque. Les conversations cryptiques, sont un mélange de « code alphanumérique », a souligné le procureur, et de vocabulaire détourné où il est question de « table », « de copine », « de papier », « de plage »…

Questionnés sur le fond pour la première fois depuis le début de ce procès en début de semaine dernière, les prévenus auditionnés ce lundi ont ferraillé pour minimiser ou nier leur implication et retrouver leur mémoire souvent restée silencieuse en garde à vue ou devant le juge d’instruction. « Moi, j’avais une activité de fournitures de produits culinaire italiens et je faisais de la contrebande de maroquinerie, des faux sacs Hermès haut de gamme et des fausses montres », a préféré admettre le varois Vincent S., à l’époque installé en Italie et suspecté d’alimenter cette filière. Ses contacts avec Kamel S., visiblement pierre angulaire de ce dossier – mais absent de ce procès car interné en hôpital psychiatrique pour un mois ? « J’ai dû lui vendre quelques sacs », suppose-t-il. De même son voyage de 24 heures à Naples avec un autre prévenu Joël S. « Un business d’achat et de revente de voitures » lancé par son acolyte.

Autant d’activités commerciales que le tribunal soupçonne d’être une machine à blanchir l’argent de la poudre. Un versant de ce dossier qui sera étudié dans un troisième temps. Crâne rasé, carrure de pousseur de fonte, ce qu’il n’a pas dû manquer de faire durant les trois et demi de sa détention provisoire, Vincent S., bras croisé, se présente plutôt comme un facilitateur et un chanceux. Son Range Rover ? Gagné à un concours de golf. « Coup de bol, j’ai fait un trou en un ». Ses voyages à Paris avec d’autres personnes mêlées dans le dossier, notamment autour des dates de livraisons ratées ? « Je le conseillais pour faire l’acquisition d’un restaurant de spécialités italiennes, c’est mon métier. »

Encore un mois de procès

C’est une même histoire, mais en différent qu’Abdelnasser S., frère de Kamel S., a livré devant le tribunal avec une mémoire retrouvée, salué par la présidente du tribunal. « C’est moi sur les photos et je vais vous expliquer pourquoi », introduit-il, après avoir nié en garde à vue et face au juge d’instruction sa présence. « Je voulais protéger mon fils, qui était en passe de signer comme footballeur professionnel. Il jouait pour Montpellier, mais voulait changer. Je me suis rendu à Paris rencontrer Salvator J. qui était alors agent de joueur et gérait des recrutements pour l’OM ». Ses contacts avec Alexandre Saci, autre prévenu cité dans ce dossier mais absent à l’audience ? Ce dernier est à l’époque le compagnon de Marie Acariès, fille de Louis Acariès, conseiller proche et influent de l’ère Dreyfus à l’OM dont le nom apparaît au détour d’une écoute. Il est alors en compagnie de Galavan J. le frère de Salvator.

Ce dernier, qui s’est présenté au tribunal soutenu d’une béquille, démarche de doyen de la bande, a été le seul ce jour à reconnaître du bout des lèvres les faits qui lui sont reprochés. Après un interrogatoire matinal passait à contester, de manière assez peu convaincante, le prévenu âgé de 66 ans est revenu après déjeuner dans de meilleures dispositions. « Je regrette de vous avoir manqué de respect tout à l’heure. Voilà, je suis fatigué, je reconnais ce pour quoi j’apparais dans ce dossier, mais ne veux pas en dire en plus », a-t-il déclaré au tribunal préférant dorénavant faire usage de son droit au silence. Son avocate, Marylou Diamantara souligne la volonté de son client de ne pas s’auto-incriminer. Et de laisser leur chance aux autres prévenus, sans présager de leur implication, de déballer leur histoire. Ils ont jusqu’au 7 décembre pour en convaincre le tribunal.