Manifestations en Iran : Mais pourquoi ça se tend entre Paris et Téhéran ?

L’Iran a accusé ce mercredi les services secrets français d’être derrière le soulèvement des Iraniennes qui bouleverse depuis deux mois l’ordre établi dans la République islamique. Ces accusations surviennent après la réception de quatre Iraniennes par Emmanuel Macron à l’Elysée mais aussi après le choix de l’Iran de soutenir la Russie en Ukraine ou le « manque de coopération » affiché de Téhéran dans l’accord nucléaire. Entre « déclarations mensongères », « petit Satan » et bouc émissaire idéal, 20 Minutes fait le point sur le regain de tension entre la France et l’Iran.

Que se passe-t-il en Iran ?

L’Iran est le théâtre de manifestations depuis la mort, il y a deux mois, de Mahsa Amini, une Kurde de 22 ans arrêtée pour infraction au code vestimentaire strict de la République islamique qui oblige les femmes à porter le voile islamique en public. Et depuis le début des manifestations, les autorités répètent le même discours : les manifestants sont des « émeutiers », instrumentalisés par des puissances étrangères. Parmi lesquelles, les Etats-Unis, ennemi juré de l’Iran, mais aussi (et surtout depuis quelques semaines) la France.

Mercredi, le ministre de l’Intérieur iranien, Ahmad Vahidi, a ainsi déclaré que plusieurs agents des services de renseignement français avaient été arrêtés. « Certains ont joué un rôle important. Il y a des éléments des services français de renseignement qui seront traités conformément à la loi », a précisé le ministre à la télévision publique iranienne. Une loi qui prévoit la peine de mort pour « espionnage ».

Ces accusations surviennent dans un contexte d’accélération des condamnations à mort de manifestants antirégime. Selon l’agence de l’Autorité judiciaire Mizan Online, la justice a ainsi infligé mercredi la peine capitale à trois nouvelles personnes inculpées pour leur implication dans les soulèvements, portant à cinq le nombre de condamnations à mort depuis dimanche.

Quelle est la réaction de la France ?

La diplomatie française a d’emblée rejeté via un communiqué des « déclarations mensongères ». Quant à la ministre des Affaires étrangères française, Catherine Colonna, elle avait déclaré dès samedi que sept ressortissants français étaient actuellement détenus en Iran, « arbitrairement ». La ministre avait alors dénoncé aussi ce qu’elle appelle une diplomatie des otages.

De son côté, Emmanuel Macron a fustigé mercredi une « agressivité croissante de l’Iran » à l’égard de la France par « des prises d’otage inadmissibles ». S’exprimant lors d’une conférence de presse en clôture du sommet du G20 en Indonésie, le président français a également appelé l’Iran « au respect de la stabilité régionale ». « La France a toujours respecté les dirigeants, le peuple iranien. Nous avons toujours été dans une approche de discussion, de respect. Je pense que les choix qui ont été faits ces derniers mois ne vont pas dans ce sens du côté de l’Iran. Donc j’appelle au retour au calme, au respect de la stabilité régionale, au respect aussi des ressortissants français », a ajouté Emmanuel Macron.

Lundi, sur France Inter, Emmanuel Macron avait d’ores et déjà déclaré être « favorable » à « une réaction diplomatique forte » face à l’Iran. « Nous n’écartons aucune option », avait-il ajouté, en rappelant que le régime iranien était déjà soumis à de nombreuses sanctions de l’Union européenne. Sanctions qui ont atteint 126 personnes, parmi lesquelles le ministre de l’Intérieur Ahmad Vahidi, et 11 institutions.

Quand les rapports France-Iran se sont-ils refroidis ?

Au début du mois d’octobre. A cette époque, la diplomatie française dénonce, par la voie d’un communiqué du Quai d’Orsay, « des pratiques dignes des procès spectacles des pires régimes dictatoriaux » après la diffusion d’une vidéo mettant « en scène [les] prétendus aveux » d’espionnage d’un couple de ressortissants français, Cécile Kohler et Jacques Paris, arrêtés en mai dernier et « détenus arbitrairement » en Iran. Elle est professeur de Français dans un collège des Yvelines et, lui, à la retraite.

Il faut cependant savoir que l’Hexagone est depuis longtemps le « petit Satan » de l’Iran, selon l’ayatollah Khomeini [le « grand Satan » étant les Etats-Unis]. Il compte ainsi le plus grand nombre de ressortissants emprisonnés dans les geôles iraniennes, soit sept « otages ». Le plus ancien est Fariba Adelkhah, anthropologue détenue depuis 2019, a rappelé France Inter ce jeudi matin.

Mais si Paris est aujourd’hui le bouc émissaire idéal de Téhéran, c’est aussi parce que la France joue également un rôle crucial dans le nouvel ordre mondial redessiné par la course au nucléaire. En 2015, l’Iran a signé l’accord avec les Etats-Unis, l’UE, la Russie et la Chine qui prévoyait la fin du programme militaire iranien. Manque de bol, Donald Trump a envoyé valser cet accord dès 2018. Les sanctions ont repris, le programme nucléaire iranien aussi et, aujourd’hui, Téhéran fournit aussi des drones à la Russie.

Et alors que des responsables français assuraient récemment que l’Iran était au « seuil nucléaire », soit à deux doigts de fabriquer sa bombe, le Conseil des gouverneurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) a adopté ce jeudi à Vienne une nouvelle résolution rappelant à l’ordre la République islamique pour son manque de coopération. C’est la deuxième résolution cette année, après celle de juin. Le motif de discorde est le même : l’absence de réponses « techniquement crédibles » concernant des traces d’uranium enrichi retrouvées sur trois sites non déclarés.

Faute d’avancées ces derniers mois, Washington, Londres, Berlin ont décidé d’accentuer la pression. Paris aussi. Et Emmanuel Macron encore plus fermement, ce jeudi, au G20

A cela ajoutons, que le président a salué « le courage et la légitimité » de « cette révolution des femmes et de la jeunesse iranienne », vendredi, après la réception de dissidentes à l’Elysée. « Ces femmes et ces jeunes défendent nos valeurs, nos principes universels, […] l’égalité entre les femmes et les hommes, la dignité de chaque être humain », a assuré Emmanuel Macron. Des déclarations jugées « honteuses » par Téhéran qui voit aujourd’hui en Paris, son agent étranger, son coupable idéal tout trouvé.