Manifestations en Iran : En deux mois de révolte, « une révolution est en marche »

Deux mois que « Femmes, vie, liberté » est martelé dans les rues iraniennes. Le 14 septembre 2022 avaient lieu les premières manifestations en réaction à l’arrestation puis la mort de Mahsa Amini, arrêtée par la police des mœurs pour quelques cheveux qui dépassaient de son voile. Tous les jours, depuis cette tragédie, les jeunes iraniens descendent dans la rue, s’opposent aux autorités, dans les universités, brûlent leur voile ou coupent leurs cheveux.

Depuis deux mois, la jeunesse iranienne défie le régime islamique autoritaire en place et réclame sa liberté face à une répression brutale de la police. Elle hurle pour vivre comme les jeunes en Occident, libres de danser, de chanter, de porter les habits qu’elle souhaite. Elle réclame justice pour les manifestants morts, emprisonnés ou disparus. Elle ose demander la tête du guide suprême, Ali Khamenei. Rien que ces revendications ont un parfum de nouveauté dans le pays qui ne pourra, a priori, plus jamais être totalement comme avant ce vent de révolte.

Un point de non-retour « historique »

Car ce qui s’y passe est « historique » s’accordent à commenter plusieurs spécialistes de la région. « Une révolution est en marche, affirme ainsi Mariam Pirzadeh, spécialiste de l’Iran pour France 24, contactée par 20 Minutes. Et déjà depuis le début des manifestations, la population a franchi un point de non-retour ». « Cette contestation a, en deux mois, gagné toutes les provinces, les manifestants veulent aller jusqu’au bout, ils veulent tenir sur la longueur car aujourd’hui la détermination, la colère et l’espoir animent les Iraniens », ajoute-t-elle.

« Le mur de la peur est tombé », poursuit Armin Arefi, journaliste grand reporter au Point, spécialisé sur le Moyen-Orient et auteur d’Un printemps à Téhéran (Plon), joint par 20 Minutes. Malgré les centaines de personnes tuées par la violente répression du régime, 326 selon l’ONG Iran Human Rights, mais aussi les plus de 2.000 personnes inculpées et les 15.000 arrestations, il n’y a pas un jour sans qu’un acte de contestation du peuple. Qu’il s’agisse d’une manifestation, d’un acte de désobéissance civile, d’un acte symbolique, les manifestants montrent leur détermination par de nombreux moyens. Dans les universités, les murs des cantines séparant des réfectoires réservés pour les femmes et pour les hommes sont détruits, les étudiantes, lycéennes ou collégiennes retirent leur voile, les jeunes s’amusent à faire tomber le turban de la tête des mollahs… « Ils n’ont plus peur d’exprimer leur souhait de voir le régime tomber », résume Armin Arefi.

Et c’est déjà ça le grand changement. Même si la répression parvient un jour à mater la rébellion, si des exécutions de masse peuvent réussir à faire taire ces slogans, « la graine est plantée », affirme à 20 Minutes Noé Pignède, correspondant à Radio France au Moyen-Orient. Et si ces manifestations échouent un jour, au moindre événement la révolte pourrait repartir de plus belle. « Je ne vois pas comment ça pourrait revenir comme avant. Il y a eu un basculement avec cette génération, prête à risquer sa vie dans les rues en scandant « mort au dictateur » », développe-t-il. D’autant qu’il y a eu déjà tellement de morts, que c’est aussi pour eux que les manifestants tiennent bon.

Un désir profond de liberté

Fondamentalement, ils tiennent pour leur liberté. « Ils veulent une vie normale et disent stop aux interdits perpétuels », explique Mariam Pirzadeh. Et pour cela, ils réclament la chute d’un régime d’islam politique qui corsète les faits et gestes des Iraniens, et particulièrement des Iraniennes. Parmi les sociétés les plus éduquées du monde musulman, selon Armin Arefi, le peuple iranien n’est pas anti-Occident, ni anti-Américains, contrairement aux sommets de l’Etat et « ça fait des années que les nerfs sont à vif, alors la tragédie de la mort de Mahsa Amini a résonné dans la tête de beaucoup d’Iraniennes, ça a servi d’étincelle », souligne-t-il. Quarante-trois années se sont en effet écoulées depuis la révolution iranienne et la mise en place du régime islamique, sans qu’aucune véritable réforme n’ait vu le jour.

C’en est trop pour cette jeunesse qui aspire à ses droits, qui connaît de loin la liberté et la démocratie. « Nous sommes en face d’une jeunesse qui a grandi avec la technologie, les tablettes, les smartphones et surtout les réseaux sociaux. Ils voient comment les millions d’Iraniens partis à l’étranger vivent à l’extérieur, notamment en Occident et par conséquent tout ce qu’on leur refuse », rappelle à 20 Minutes Mahnaz Shirali, sociologue spécialiste de l’Iran et auteure de Fenêtre sur l’Iran (Les Pérégrines). « Ces jeunes voient ce qu’un monde moderne peut leur offrir, ils veulent la même chose, ils ont droit à une vie normale », insiste Mariam Pirzadeh. Et c’est « l’un des premiers pays du monde musulman où la population rejette l’islam politique et l’Iran deviendra l’un des premiers pays sécularisé par la base, par le peuple qui réclame une séparation entre la politique et la religion et qui aspire aux libertés individuelles », abonde Armin Arefi.

Une issue incertaine

Mais aucun signe de modération de la part du régime à l’horizon, qui préfère décrédibiliser la contestation en dénonçant un complot ourdi par les Américains, pluôt que d’écouter sa jeunesse. Hormis dans la répression, il n’y a eu aucune réaction des dirigeants haut placés. Une polarisation se met en place entre les manifestants et le sommet de l’Etat. « On assiste à un mouvement qui perdure, mais on ne voit pas le régime tomber pour le moment », résume Armin Arefi. Et face à ce silence rompu seulement par la violence de la police, les révoltés restent majoritairement pacifiques. 

Jusqu’à quand ? Peuvent-ils un jour prendre les armes ? C’est un scénario qui ne se dessine pas pour l’instant, pour plusieurs raisons et la première c’est qu’ils n’en ont pas. Par ailleurs, « ils savent que ça jouerait en leur défaveur, estime Mahnaz Shirali, ils ne veulent pas donner un prétexte à la République islamiste, qui pourrait faire un massacre en déployant l’armée ». Et cela pourrait mener à une guerre civile, ce qui n’est pas le but de ces manifestations. Selon Noé Pignède, « ils semblent réfléchir davantage à l’après, à une alternative politique au régime, et à la portée de leurs actions ».

Une révolution prend du temps. Mais une intervention des armées en faveur des manifestants, l’armée régulière et l’armée parallèle appelée les Gardiens de la révolution, pourrait faire basculer les choses. C’est « un espoir qu’ont beaucoup de personnes », selon Mariam Pirzadeh, mais qui semble encore lointain. D’autant que le commandant des forces terrestres de l’armée a récemment réaffirmé son soutien au régime, se disant prêt à intervenir face aux manifestations et que ses troupes attendaient les ordres du guide suprême. « Mais en fonction de l’évolution de la révolte, ça pourrait changer », estime Armin Arefi, restant tout de même prudent. Personne ne peut en effet, prévoir la suite du mouvement et quelles formes il pourrait prendre. Seule chose certaine, c’est que cette jeunesse a un appétit déterminé pour faire changer les choses et aspirer à l’acquisition de ses droits et de sa liberté.