Mal-logement : « Quand on se retrouve à la rue à 60 ans, on n’a plus envie de vivre »

Jean-Michel, 60 ans, est sans domicile fixe. Ici à Gennevilliers, le 27/01/2020 — D.Bancaud/20minutes

  • Dans son rapport annuel dévoilé ce jeudi, la Fondation Abbé-Pierre insiste sur la situation des personnes seules face au mal-logement. Car le fait de ne pas avoir de famille est un facteur aggravant dans les cas de grande précarité.
  • L’histoire personnelle de Jean-Michel, 60 ans, qui s’est retrouvé à la rue en août dernier, en atteste.
  • Il se bat actuellement pour obtenir une chambre dans un centre d’hébergement et de réinsertion sociale.

Chaque jour est une lutte pour Jean-Michel. Une lutte pour continuer à conserver une apparence digne, pour ne pas se couper du monde et pour percevoir le moindre rayon de soleil dans la grisaille. Car depuis août, il est venu grossir le nombre des personnes sans domicile fixe.

Un accident de vie qu’il n’aurait jamais imaginé il y a quelques années. « Je suis un battant. Et quand on se retrouve à la rue à 60 ans, on n’a plus envie de vivre. Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ? », interroge-t-il, tout en sachant que sa question n’appelle aucune réponse.

« Un jour, mes colocataires m’ont viré de l’appartement »

Selon le rapport de la Fondation Abbé-Pierre dévoilé ce jeudi, les personnes seules représentent 65 % des sans domicile en France. Car le fait de ne pas avoir de famille est un facteur aggravant dans les cas de mal-logement.

« J’avais une vie bien remplie et j’ai toujours travaillé depuis mes 16 ans », raconte-t-il. Mais en 2016, alors qu’il occupe un poste de serveur, Jean-Michel perd son emploi, son patron ayant décidé de vendre son resto. « J’ai recherché du boulot, mais on me trouvait trop vieux pour m’embaucher », explique-t-il. Sans revenus, il touche bientôt le RSA et vit en colocation : « Mais un jour, mes colocataires m’ont viré de l’appartement et comme mon nom ne figurait pas sur le bail, je ne pouvais pas me battre », raconte-t-il.

« Les SDF, ils peuvent crever. On est carrément hors société »

Une descente aux enfers. Jean-Michel se retrouve à la rue en plein été. « J’ai dormi au parc Robinson d’Asnières pendant plusieurs mois. Mais quand il a commencé à faire froid, j’ai décidé de squatter un immeuble en construction à Clichy. Les ouvriers qui travaillaient là me laissaient faire, car ils voyaient bien que je n’étais pas le clodo avec sa bouteille », explique-t-il.

Jean-Michel, 60 ans, est sans domicile fixe. Ici à Gennevilliers, le 27/01/2020 Jean-Michel, 60 ans, est sans domicile fixe. Ici à Gennevilliers, le 27/01/2020 – D.Bancaud/20minutes

Un abri de fortune dont il se contente tant bien que mal. Mais une nuit, Jean-Michel est agressé par trois SDF. « J’ai eu peur pour ma vie. Les policiers m’ont dissuadé de porter plainte. Les SDF, ils peuvent crever. On est carrément hors société », s’énerve-t-il. Et certains jours, Jean-Michel a des idées noires. « Y a de quoi péter les plombs. J’ai souvent eu envie de me jeter du pont d’Asnières pour ne plus avoir d’ennui », explique-t-il.

« Quand on n’a pas de toit, ce n’est pas évident de savoir vers qui se tourner »

Heureusement, quelques mains se sont tendues vers lui. Celle d’une assistante sociale et celle des travailleurs sociaux de la Boutique solidarité de la  Fondation Abbé-Pierre de Gennevilliers. « Ils m’ont trouvé une place en centre d’hébergement d’urgence. C’est mieux que rien. Et je viens tous les matins à la Boutique solidarité pour faire ma toilette, laver mon linge, prendre un repas chaud ». Une aide matérielle qui s’accompagne aussi d’un soutien dans ses démarches. « Je ne sais même pas si j’aurais bientôt le droit à une retraite », indique-t-il.

Mais ce dont Jean-Michel semble le plus souffrir, c’est de la solitude. « Quand on n’a pas de toit, ce n’est pas évident de savoir vers qui se tourner. Et je n’ai plus de famille », confie-t-il. Certains amis se sont détournés de lui. A d’autres, il n’a parlé qu’à mi-mots de sa situation, par honte. « Mais j’ai quand même encore un couple d’amis qui m’aide parfois. A Noël, ils m’ont envoyé 250 euros. Mais il n’est pas question de leur demander de m’héberger, ils ont leur vie. J’ai aussi une amie à laquelle je rends des services et qui me soutient comme elle peut ».

« Je ne veux pas profiter du système, c’est pas mon style »

A la Boutique solidarité de la Fondation Abbé-Pierre, on se bat pour offrir à Jean-Michel l’espoir de jours meilleurs. Une place en centre d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) pourrait lui être attribuée d’ici au mois d’avril.

Une perspective à laquelle Jean-Michel refuse de se rattacher. « J’ai trop peur d’être déçu », explique-t-il. S’il l’obtient, une participation financière mensuelle pour ses frais d’hébergement et d’entretien lui sera demandée. « C’est très bien, même si je devais y laisser la moitié de mon RSA. Car je ne veux pas profiter du système, c’est pas mon style ».

Société

Mal-logement: «Je vis ici dans 9m² avec mon mari et nos cinq enfants»

Société

Inégalités : « On est à l’opposé de la société solidaire que prônait l’Abbé Pierre », estime Christophe Robert

6 partages