Maintien de l’ordre : Le retrait de la grenade GLI-F4, coup de com’ ou changement de cap du ministère de l’Intérieur ?

Christophe Castaner a annoncé le 26 janvier l’arrêt de l’utilisation des grenades GLI-F4. — Abdulmonam EASSA / AFP

  • La GLI-F4 est une grenade lacrymogène qui comprend 30 grammes d’explosif, dont 26 de TNT. 
  • Cette arme intermédiaire, dont Christophe Castaner a annoncé l’abandon ce dimanche, a cessé d’être produite dès 2014 et devait initialement être utilisée jusqu’à épuisement des stocks disponibles.
  • Certains avocats de manifestants blessés et associations de défense des libertés publiques dénoncent un « coup de communication » et un « effet d’annonce ».
  • La GLI-F4 est d’ores et déjà remplacée par une autre grenade lacrymogène, la GM2L.

Coup de com’ ou changement de cap ? Le ministre de l’Intérieur a annoncé ce dimanche le retrait « immédiat » de la grenade lacrymogène GLI-F4 de l’arsenal des forces de l’ordre. Cette munition intermédiaire, utilisée par les forces de l’ordre pour disperser des attroupements pendant les opérations de maintien de l’ordre, serait à l’origine de mutilations et blessures graves de manifestants depuis son introduction en 2011. Une dangerosité qui a poussé un collectif d’avocats à demander à Emmanuel Macron son interdiction dès le début du mouvement des « gilets jaunes », en novembre 2018. En vain. Quelques mois plus tard, une requête similaire déposée devant le Conseil d’Etat était, elle aussi, rejetée.

Malgré l’abandon annoncé de l’arme, le ministère de l’Intérieur assurait encore en juin 2018 à Libération que cette grenade serait « utilisée jusqu’à épuisement des stocks ». Entre-temps, Christophe Castaner a été missionné par le chef de l’Etat pour « repenser » le schéma du maintien de l’ordre en France. Alors, comment analyser cette décision ? Faut-il y voir une volonté d’apaiser les critiques, de plus en plus vives, émises à l’encontre de la gestion des violences en manifestation ? Ou découle-t-elle simplement d’une évolution prévue de longue date ? 20 Minutes fait le point.

  • Qu’est-ce que c’est la grenade GLI-F4 et quel était le stock disponible ?

Utilisée par les seules forces de l’ordre françaises depuis 2011, la grenade « GLI-F4 SAE 810 » est une grenade lacrymogène à triple effet. Elle contient 30 grammes d’explosifs, dont 26 de TNT, et son explosion peut atteindre 165 décibels. Utilisée par les policiers et gendarmes chargés sur maintien de l’ordre, son explosion peut entraîner des lésions auditives graves lors de son explosion, voire  des amputations ou le décès.

Dans un communiqué diffusé en mai 2019, l’Acat, ONG chrétienne contre la torture et la peine de mort, précisait : « Selon les informations communiquées par le ministère de l’Intérieur à la commissaire aux Droits de l’homme du Conseil de l’Europe, 1.428 tirs de grenades GLI-F4 ont été effectués entre le 17 novembre 2018 et le 4 février 2019. »

Difficile pour autant de connaître le stock encore disponible au sein de l’arsenal français. Selon nos informations, un recensement des grenades disponibles serait en cours au sein des différents services de police et de gendarmerie. David Michaux, secrétaire national CRS à l’Unsa police, précise toutefois : « Courant 2019, nous n’en avions déjà quasiment plus. En avril 2019, la consigne de ne plus les utiliser nous a été communiquée. Et le stock était épuisé chez les CRS dès octobre 2019. » Une fois déterminé, le stock de GLI-F4 restant devrait être détruit.

  • Cette décision était-elle attendue ?

Le journal Libération avait révélé en juin 2018 l’abandon de la production de la GLI-F4 en 2014. Pour l’Acat, cette décision n’est «en réalité pas motivé[e] par une préoccupation sérieuse des autorités sur la dangerosité de cette arme mais par le refus de son fabricant – l’entreprise Alsetex – de continuer à la produire à la suite d’un accident survenu dans son usine de fabrication en 2014. Le ministère de l’Intérieur indiquait alors que ces grenades seraient utilisées jusqu’à écoulement des stocks et progressivement remplacées ». De fait, la grenade lacrymogène GM2L a d’ores et déjà été diffusée dans les services.

Même analyse du côté d’un collectif de cinq avocats chargés de la défense de manifestants blessés lors de la mobilisation des « gilets jaunes ». Ils dénoncent une annonce « purement médiatique et cosmétique ». « Elle ne fait en réalité qu’acter l’épuisement des stocks de grenades GLI-F4 remplacées par une autre grenade, tout aussi explosive et dangereuse », estiment les avocats. Contacté par 20 Minutes, le ministère de l’Intérieur reconnaît que le retrait de la GLI-F4 « était de toute façon en cours » mais insiste : « Cette décision intervient dans le cadre de la réflexion sur le schéma du maintien de l’ordre. Réflexion elle-même basée sur le travail d’experts sur le sujet et d’associations qui ont été écoutées ».

  • Qu’est-ce que la GM2L, grenade qui a vocation à remplacer la GLI-F4, et qu’est-ce que ça va changer ?

La grenade GM2L SAE 820 est une grenade lacrymogène instantanée produite par la même entreprise à l’origine de la GLI-F4. « La GM2L ne contient pas d’explosif, cela signifie que lorsqu’elle explose, elle ne produit pas d’effet blast. Pour autant, l’effet sonore produit est aussi important et peut créer des lésions très importantes si elle est ramassée à la main. Cela reste une arme extrêmement dangereuse », admet le ministère de l’Intérieur, contacté par 20 Minutes.

Une dangerosité qui suscite les critiques des associations de défense des libertés publiques. Si la Ligue des droits de l’Homme (LDH) salue le retrait anticipé annoncé par l’Intérieur, elle juge cette décision « tardive », après « des mois de déni » : « Son remplacement par le modèle GM2L n’est pas sans risque, sans changement radical de stratégie du maintien de l’ordre », déplore l’association dans un communiqué diffusé ce lundi.

L’Acat, elle, ajoute : « Toutes deux de calibre 56 mm, elles présentent un fonctionnement identique et sont utilisées dans des conditions similaires. La GM2L est composée d’un module pyrotechnique – dont le contenu n’est d’ailleurs pas public – et produit également un effet lacrymogène et assourdissant ».

Comme les avocats des manifestants blessés, les ONG appellent désormais le gouvernement à revoir l’ensemble des pratiques déployées en matière de maintien de l’ordre. Après sept mois de concertations relatives à la mise en place d’un nouveau « schéma national » sur le sujet, le ministère a fait savoir à 20 Minutes qu’il rendra ses conclusions « dans les prochaines semaines ».

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