Lyon : « Veuve noire » ou épouse violentée, le portrait contrasté de Rose Filippazzo, jugée pour le meurtre de son mari

Blême, visage émacié, les traits aussi tirés que ses longs cheveux noirs attachés en queue-de-cheval, Rose Filippazzo livre sa version des faits. « Ce n’est pas que ce soir-là, ce sont 28 années », se justifie-t-elle. Vingt-huit années de mariage, de « disputes incessantes devenues la norme » dans son couple, d’ « insultes réciproques », raconte-t-elle entre deux sanglots, recroquevillée dans son épais manteau noir et les mains nouées. Présentée par sa défense comme une victime de souffrances physiques et morales, cette mère de famille de 50 ans comparaît jusqu’à vendredi devant les assises du Rhône pour avoir abattu de sang-froid son mari Michel Zirafa, le 16 septembre 2018. Tué d’une unique balle dans la tête tirée à moins de dix centimètres de son crâne, pendant qu’il dormait sur le canapé.

« Il m’obligeait à répéter que j’étais sale, que j’étais un déchet, devant ma fille. Il me tirait par les cheveux et m’obligeait à me mettre à genoux pour le dire », raconte-t-elle pour justifier son geste fatal. Assise sur le banc de la défense, son avocate Janine Bonaggiunta, spécialiste des violences conjugales, l’encourage à poursuivre. C’est elle qui a défendu Jacqueline Sauvage mais aussi Valérie Bacot. Les investigations « ne sont pas allées jusqu’au bout », accuse-t-elle estimant que les gendarmes ont mené une enquête à charge sans creuser davantage.

« Veuve noire », « Cruella »

Au premier jour des débats, les dépositions des enquêteurs, citant les très nombreux témoins entendus en 2018, sont venues écorner l’image d’une épouse soumise, malmenée qui aurait voulu ainsi se libérer de décennies de souffrance. A la barre, l’adjudant-chef Gilles Ferrard, qui se dit « surpris par la froideur » de l’accusée, façonne l’image d’une femme ne montrant « aucune empathie ». Une « veuve noire » pour reprendre les termes de l’un de ses anciens amants. Une « Cruella », avancera même l’une des connaissances du couple, rappelle-t-il.

Le mobile reste encore flou. Seules deux hypothèses sont possibles : l’appât du gain, à savoir la perspective de pouvoir bénéficier des différentes assurances vie de son Michel Zirafa après son décès. Soit près de 330.000 euros. Ou la « jalousie excessive ». Rose, qui entretenait une relation adultérine depuis près de deux ans, n’aurait pas supporté que son époux enchaîne les conquêtes amoureuses. Michel, qualifié de « mythomane »,  « aimait enjoliver les choses ». Il « s’est inventé des relations amoureuses pour se valoriser » auprès de son entourage, pour montrer qu’il était « capable de plaire aux jeunes femmes ». « Il prenait des photos afin de les diffuser aux proches de son épouse pour que ça lui revienne aux oreilles », explique le gendarme. Il leur offrait des cadeaux également. Voilà ce qui aurait « pu réactiver la jalousie » de l’accusée.

« On essaie d’utiliser les violences conjugales pour travestir la réalité »

Rose Filippazzo, qui encourt la réclusion criminelle à perpétuité, avait 18 ans quand elle a épousé Michel Zirafa. Lui, 15 ans. Leur « mode de fonctionnement » ? La « jalousie » qu’ils éprouvaient chacun à l’égard de l’autre. Les disputes incessantes. Les courtes ruptures suivies de réconciliations tumultueuses. « Ils s’aimaient autant qu’ils se haïssaient », résume Marie-Harmony Belloni, l’avocate du père de la victime. « Très clairement, on avait une relation toxique des deux côtés. Il faut bien entendre qu’il n’y a pas de rapport dominant-dominé », poursuit-elle. Et d’enfoncer le clou : « On est loin du tableau évoquant une dépendance affective et le fait que la victime n’avait pas d’autres issues que de tuer son mari pour survivre. Là, on essaie d’utiliser les violences conjugales pour travestir la réalité dans le but diminuer le quantum de la peine ».

A la sortie de l’audience, Janine Bonaggiunta fulmine. Dans sa ligne de mire, l’adjudant-chef Ferrard venu témoigner ce mercredi après-midi. « Il ne fait que des suppositions, des hypothèses. Il n’est pas là pour donner son opinion mais pour apporter des pièces qui appuient ses dires. Or, il ne le fait pas », s’emporte-t-elle.

Les filles du couple à la barre jeudi

Interrogé à plusieurs reprises par le président de la cour lui demandant quels « éléments » lui « permettaient d’objectiver » ses dires, le témoin n’en a pas fourni beaucoup. Rien qui puisse prouver que la victime avait agi par jalousie, rien non plus qui puisse étayer ou écarter les supposées violences conjugales. En janvier 2017, l’accusée a porté plainte contre son époux pour l’avoir giflé. Il a reconnu les faits et a écopé d’un rappel à la loi. En juillet de la même année, seconde plainte pour violence, harcèlement et insultes. Cette fois, l’épouse présente un certificat médical lui délivrant six jours d’ITT.

Les gendarmes n’ont pas creusé, s’énerve Janine Bonaggiunta. « Cet enquêteur n’en a pas fait état à la barre, de même qu’il n’a pas parlé de la violence du mari. Il n’a jamais parlé du fait qu’il piquait des crises de colère énormes au point de casser sa voiture, de balancer des objets, de tamponner sa voiture contre un mur. Tout cela est passé sous silence, c’est scandaleux », dénonce-t-elle.

Les débats se poursuivront jeudi matin avec le témoignage des deux filles du couple, des proches et de l’ancien amant de l’accusée.