France

Lyon : « Dès la première agression, je n’avais qu’une envie, c’était de mourir… », confie Tom, victime de viol par son médecin

Il n’avait que 12 ans. Et avait « entièrement confiance » en ce médecin généraliste qui le suivait « depuis [qu’il] était bébé ». Aujourd’hui, Tom* a 39 ans, et vingt-cinq ans après les faits, il reste « profondément meurtri ». Pendant des années, son « docteur de famille », dont le cabinet est situé à Lyon, l’a violé lors de consultations. Il s’est confié auprès de 20 Minutes pour avertir d’éventuelles victimes « qu’il est nécessaire d’agir » et pour les encourager à « ne plus se taire », pour qu’elles puissent, elles aussi, tenter de se reconstruire.

Ce Lyonnais a porté plainte en 2021 après être tombé sur un reportage sur la pédocriminalité. « Pendant des années, j’ai gardé ça au fond de moi. Ce soir-là, ma femme et mes enfants n’étaient pas à la maison, se souvient-il. Je me suis mis à pleurer. J’avais la rage, la haine, je n’arrivais plus à m’arrêter, tout est ressorti. L’émission parlait d’une plate-forme pour dénoncer anonymement ces criminels. J’y suis allé et c’est à ce moment que l’on m’a invité à déposer plainte. »

« J’étais prisonnier par la honte et la peur »

« Ça a commencé quand j’avais 12 ans, en 1997, se rappelle-t-il. Sous prétexte que ma puberté commençait, mon médecin généraliste a dit à ma mère qu’il devait me voir seul en consultation. En même temps, il lui a proposé de me faire des séances d’acupuncture pour soulager un mal de dos. » Tom marque une pause dans son récit. Les souvenirs sont encore douloureux, en parler aussi.

« Le cauchemar a commencé à ce moment-là, reprend-il, la voix chargée d’émotions. J’étais allongé avec des dizaines d’aiguilles partout, dans le dos, sur les jambes. Il a éteint la lumière, quitté la pièce en me disant : “Fais la sieste ce sera mieux pour ton dos si tu t’assoupis”. Quand il est revenu il m’a chuchoté à l’oreille : “Je vais voir si tout fonctionne correctement”. Au début, il faisait passer ça pour des gestes médicaux, alors je n’ai pas osé m’y opposer. Puis, il s’est mis à me masser et à se masturber. Je croyais que c’était irréel, j’avais des aiguilles partout sur le corps. J’avais peur de bouger, j’étais tétanisé, peur qu’il me tue… Quand il a fini, il m’a dit, en me menaçant : “Tu ne dis rien à personne”. »

« A chaque séance, ça empirait »

Pendant trois ans, à chaque consultation, le médecin de famille, dont le cabinet est situé dans le quartier Garibaldi de Lyon, agresse sexuellement et viol son jeune patient.

« A chaque séance, ça empirait, confie Tom. Il a éjaculé sur moi, il m’a masturbé jusqu’à ce que j’éjacule. Il m’a pénétré l’anus avec ses doigts. » Tom s’arrête de parler, réalisant la violence des actes subis et la souffrance que cela lui procure encore, vingt-cinq après les faits. « Il me violait un peu plus à chaque visite. Et moi, j’étais prisonnier, lance-t-il. Prisonnier par la honte. Et j’étais terrifié par l’idée que quelqu’un apprenne ce qu’il s’était passé. Je me disais que la seule solution était de mourir. »

Après une profonde respiration, il répète : « Dès la première agression, je n’avais qu’une envie, c’était de mourir. Je ne voulais rien d’autre que mourir. Je m’imaginais que, si je le dénonçais, la faute allait me retomber dessus. » Alors, pendant des années, Tom ne dit rien, à personne. « Un jour, je devais avoir 15 ans et j’ai craqué. J’ai explosé, j’ai dit à ma mère que je refusais d’y aller, sans expliquer pourquoi. » Il n’en reparlera que vingt ans plus tard, aux enquêteurs qui prennent sa plainte.

« J’avais juste envie de le tuer »

A la suite de son dépôt de plainte, Tom n’a plus eu de nouvelles pendant près de deux ans. Jusqu’au jour de la confrontation. « C’était très violent, très dur. Je me souviens qu’avant d’entrer dans la pièce, l’enquêtrice m’a répété : “ce n’est pas un match de boxe”. C’était une ambiance très tendue. Moi, j’avais juste envie de le tuer. Après tout ce qu’il m’a fait. Après avoir gâché ma vie. »

« Il m’a empoisonné, enchaîne-t-il, des sanglots dans la voix. Je vis avec ce poison tout le temps, tous les jours, depuis mes 12 ans. A partir de ce moment-là, je n’ai plus eu confiance en personne, ni même envers ma mère. Quand on vit un truc pareil, ensuite, c’est compliqué pour tout. Pour avoir une vie sociale, une vie professionnelle, familiale. Et même l’image que j’ai de moi. Tout est faussé. J’ai encore énormément de mal à le gérer, parce que j’étais dans un déni pendant des années. Ces agressions ont aussi des conséquences toxiques sur ma relation avec mes enfants. Comme j’ai peur pour eux, je les surprotège. Je ne veux pas qu’ils puissent subir ce que leur père a enduré. »

Face à toute cette histoire, Tom a décidé de se soigner et voit régulièrement une psychologue. Ce père essaie de se reconstruire mais pense surtout « à la société [qu’il veut] laisser » à ses enfants. « Si on sait quelque chose, si on peut faire quelque chose, il faut le faire, c’est tout. Il faut donner de l’importance aux enfants, à leur parole et à leurs besoins », insiste-t-il.

Prendre la parole pour retrouver d’éventuelles autres victimes

Pendant sa garde à vue, le médecin accusé de viol sur mineur de moins de 15 ans, n’a cessé de nier. Mais une fois devant Tom, il a « tout avoué ». « J’étais surpris et énormément soulagé car je ne m’attendais pas à ce qu’il avoue, réagit Tom. Je pensais que le procès allait être ma parole contre la sienne. Mais les enquêteurs ont bien fait leur travail. » La victime est, cependant, « entrée dans une rage noire », en apprenant la libération de son agresseur quelques heures plus tard.

L’homme a effectivement été placé sous contrôle judiciaire dans l’attente de son procès, qui n’a toujours pas eu lieu. « Une information judiciaire est en cours, confirme le parquet de Lyon auprès de 20 Minutes. Le médecin est mis en examen pour viol aggravé et agression sexuelle sur mineur de 15 ans. » Son placement sous contrôle judiciaire a été notamment « assorti d’une interdiction de se livrer à toute activité médicale et d’exercer une activité impliquant un contact habituel avec des mineurs », ajoute le parquet.

La justice « permet d’avancer » pour les victimes de viols et d’agressions sexuelles

Au-delà de son parcours personnel, Tom a pensé aux autres et a rempli le formulaire sur la plateforme Coabuse pour tenter de retrouver d’éventuelles victimes de ce médecin. Car, pour lui, se soigner passe aussi par la justice. « On ne peut pas passer à autre chose si on pense que notre violeur peut encore nuire. Parler aujourd’hui, c’est pour que les victimes puissent l’attaquer elles aussi. Ce n’est pas un chemin facile mais si je n’avais pas fait tout ça, ce serait passé sous silence et il serait resté dans le confort de l’ignorance », appuie-t-il.

Avant d’ajouter : « Même si on essaie, on ne peut pas oublier ce qu’on nous a infligé. C’est là, ça ne peut pas partir, ça gêne comme une épine au milieu du dos. Alors, à travers la justice, il y a une sorte de vengeance qui nous permet d’avancer. »

Notre dossier sur les violences sexuelles

Près de 90 % des agresseurs sont multirécidivistes, souligne le site Coabuse, et particulièrement chez les acteurs de la santé. Cette affaire est-elle le début d’un nouveau scandale au cœur de la sphère médicale, à l’image du chirurgien Le Scouarnec ?