Lunii, Tonies, « Une histoire et Oli »… Comment sont conçues les histoires audio pour enfants ?

Elles se sont invitées sous le sapin au dernier Noël, prennent des rayons entiers dans les magasins de jouets, et s’appellent Lunii, Joyeuse, Fabo, Bookinou, Tonies, Yoto Player, Ocarina, Merlin, Mon Petit Morphée… Les conteuses numériques connaissent un vrai boom depuis quelques années, directement lié à la révolution numérique, le développement voire l’avènement de l’audio, du podcast. Le succès d’Une histoire et… Oli sur France Inter pendant le premier confinement en est la preuve. Mais les conteuses numériques ne sont rien sans leur contenu, des histoires pour enfants surtout, mais également des chansons, des méditations, des quiz, etc.

Alors, bien sûr, les histoires audio pour enfants existent depuis toujours, depuis le vieux 45 tours ou l’éternel récit radiophonique, mais avec l’offre diversifiée des conteuses et des podcasts vient une nouvelle manière de concevoir et de raconter les histoires.

Etre acteur des histoires est formateur pour l’imagination

Chaque conteuse numérique a un peu sa spécificité, comme l’explique notre journaliste high-tech Christophe Sefrin dans son banc d’essai : des cartes NFC pour le Yoto Player, le double catalogue Bayard et Radio France pour la Merlin, la méditation pour Mon Petit Morphée ou l’interactivité et l’arborescence pour Lunii et sa Fabrique à histoires, qui a ouvert le marché il y a cinq ans. « L’aspect cognitif est très important et au fondement de l’histoire de Lunii, explique sa directrice éditoriale Marine Baudoin. Il est prouvé qu’avec une action motrice, l’enfant se souvient mieux, développe sa mémoire. Être acteur est très formateur pour l’esprit. »

La Faba comme la Toniebox utilise des figurines qui, une fois posées sur la conteuse, lancent histoires et chansons. « La Toniebox est comme un petit théâtre, et la petite figurine, déjà un bout de l’histoire, de l’univers dans l’enfant va se plonger, raconte Amélia Ouyed, responsable de la production audio chez Tonies. De plus, il y a un fort attachement à la figurine, ils peuvent les collectionner, jouer avec, s’imaginer leurs propres histoires. A l’origine, les créateurs, deux papas allemands, ont fait le constat de la surexposition des enfants aux écrans, et ont cherché un produit qui les en éloignerait et développerait leur imaginaire, leur vocabulaire. » Et ça marche ?

« Astérix », « Babar », « Pat’Patrouille »… La force des licences

Alors, bien sûr, l’enfant va aller vers les figurines des héros et héroïnes qu’il connaît déjà : Astérix, Peppa Pig, Heidi, Woody de Toy Story, Chase de la Pat’Patrouille ou la Reine des Neiges. C’est le pouvoir d’attraction des licences, et on le retrouve également chez Lunii avec les aventures de Babar, Mickey, Monsieur Madame ou Maestro d’Il était fois… « Même avec les licences, nous sommes dans de la création originale, qui représente plus de 80 % de notre catalogue, précise Marine Baudoin de Lunii. Par exemple, pour Le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry, adapter l’oeuvre stricto sensu avait peu de sens, surtout pour des enfants de 5 ans. Nous avons voulu le raconter à hauteur d’enfant, et avons créé, avec l’auteur Fabrice Colin, une histoire où nos héros maison, Suzanne et Gaston, voyagent jusqu’à l’astéroïde B612 et rêvent avec le Petit Prince. » Pour Babar et Monsieur Madame, il s’agit également d’histoires inédites, « une volonté des ayants droit de ne pas concurrencer les livres jeunesse ».

Même travail d’adaptation et de création chez Tonies. « Pour La Pat’Patrouille, nous avons récupéré les scripts anglais des épisodes, qui ont été traduits, réécrits, avant de partir en studio d’enregistrement avec les voix officielles du dessin animé, détaille Amélia Ouyed. Et une voix pour la narration. Sur Maya l’Abeille, c’est un peu différent, il s’agit bien de l’audio du dessin animé, et nous avons travaillé avec des audiodescripteurs, spécialisés en jeunesse, pour la partie narrative qui explicite les images. C’est la voix française de Morgan Freeman ! » Lunii propose de son côté de vieux contes des années 1950-1960 (Perrault, Grimm, Andersen…), à partir de disques conservés à la Bibliothèque nationale de France. « C’est un peu de l’archéologie et cela permet d’éveiller au patrimoine, de montrer que la littérature jeunesse a évolué, commente la directrice éditoriale. On nous avait prévenus que les enfants n’allaient pas accrocher car les voix ou le vocabulaire ne sont pas assez actuels ? Or, ils adorent. »

A la recherche d’auteurs et d’autrices

Tonies va continuer à exploiter des licences connues, avec par exemple un partenariat avec le studio d’animation Millimages (Molang, Didou, Mouk) et bientôt avec de grandes maisons d’édition jeunesse. Une cinquantaine de figurines sont ainsi prévues pour 2022. « Ces licences fortes permettent une transition en douceur des écrans vers les livres audio, puis une ouverture à nos contenus originaux », pour la responsable de la production audio Amélia Ouyed. Lunii, la Fabrique à Histoires, fabrique ses propres histoires depuis toujours. « Nous allons chercher des auteurs et autrices jeunesse pour leurs plumes, parce qu’ils s’adapteraient très bien à l’univers Lunii, explique Marine Baudoin. C’est le cas récemment de Christophe Mauri, l’auteur de Mathieu Hidalf chez Gallimart Jeunesse, pour Pocky-Mini, livraisons magiques. J’adore son écriture moderne, fantastique, vive, j’étais sûre que cela se prêterait bien à l’audio. »

« Le plus important est la transmission »

Léonard Billot, le co-créateur d’Une histoire et… Oli avec Lola Costantini, fait appel à des auteurs et autrices très différentes, d’Antoine Dole et Zep issus de la BD jeunesse avec leurs best-sellers respectifs Mortelle Adèle et Titeuf, aux écrivains contemporains Nicolas Mathieu, Simon Liberati, Claire Berest en passant les humoristes Thomas VDB ou Nicole Ferroni. « Il s’agit de proposer aux enfants des auteurs très populaires, d’autres moins connus, certains plus exigeants, des poètes, des dessinateurs, et finalement beaucoup d’auteurs pour adultes qui écrivent pour la première fois pour les enfants, met en perspective le journaliste et producteur. Cela permet aux enfants de découvrir la littérature au sens large, riche et protéiforme, ainsi que de ne pas hiérarchiser. Il n’y a pas une culture légitime et une autre illégitime. Le plus important est la transmission. »

Une histoire et… Oli est né de cette idée. Léonard Billot gardait sa petite-nièce, et après avoir lui avoir raconté des histoires, il a cherché quelque chose à lui faire écouter. Allez, pourquoi pas une lecture d’Oscar Wilde, « le truc perché, pas du tout adapté aux enfants ». Il se souvient également que son père écrivain lui racontait des histoires le soir, mais lui avait aussi mis Les Mots de Sartre dans les mains à 11 ans : « Je n’y ai rien compris, et ai même été longtemps dégoûté de Sarte, mais l’intention était bonne. Il voulait partager avec moi une oeuvre qu’il aimait. Je me suis dit qu’il y avait un lien à créer entre parents et enfants autour de la littérature. » C’est d’ailleurs avec son père que Léonard Billot conçoit la première histoire, avant d’être « rattrapé par Radio France ». Son travail tient maintenant à la fois du directeur de collection et de directeur artistique, avec le choix des auteurs et autrices, mais aussi de voix « connus, reconnaissables » : « c’est une logique de programmation, inhérent aux métiers de média et de radio ».

« Les livres jeunesse ont de belles illustrations, et là, c’est pareil »

Une fois en studio d’enregistrement, tous les acteurs du marché insistent sur l’importance des voix, bien sûr, mais aussi et surtout de l’habillage sonore. « Les livres pour enfants ont toujours de belles illustrations, et là, c’est pareil, ajoute Amélia Ouyed de Tonies. La musique, les bruitages, tout participe à créer une expérience immersive. » Marine Baudoin de Lunii abonde : « Il y a une vraie éditorialisation, savoir quel bruit utiliser pour capter l’attention de l’enfant, quand baisser la musique, etc. »

Léonard Billot aime répéter qu’il n’a pas non plus pas inventé l’eau chaude avec Une histoire et… Oli, que les histoires audio pour enfants ont toujours existé en disque, cassette ou CD. En revanche, la pratique d’écoute est nouvelle, au rythme de l’enfant, à la fois dématérialisée et rematérialisée, voire interactive, avec les conteuses numériques.

Pourquoi lit-on toujours les mêmes contes aux enfants?