L’Ukraine propose-t-elle des « récompenses » aux journalistes en échange d’articles complaisants ?

« Si votre travail reflète correctement les actes illégaux russes, le montant de votre récompense sera augmenté en signe de notre gratitude. » Voici, traduite de l’anglais, la partie la plus éloquente de l’étrange mail reçu, jeudi, par les rédactions de plusieurs médias français, dont 20 Minutes. Un mail qui, par ailleurs, renvoie vers le site Internet Visitukraine. today, à l’apparence tout à fait officielle, qui reprend les logos de plusieurs ministères ukrainiens. Tentative de corruption de journalistes ? Acte malveillant de hackers russes ? Dans un cas comme dans l’autre, la démarche est plutôt inquiétante.

Jeudi dernier, une trentaine de journalistes français et belges ont reçu un étrange mail dont l’objet était « invitation » et dont l’expéditeur était « tour5@visitukraine.network ». Rédigé en anglais, le texte du mail commençait ainsi : « Nous sommes Visitukraine. today et nous vous proposons de participer à une visite guidée à travers les villes libérées dans les régions de Kyiv et Chernihiv. » L’expéditeur assurait ensuite aux journalistes intéressés qu’ils pourraient interroger des habitants impactés par « l’agresseur russe » et qu’ils pourraient ainsi « documenter les destructions causées par l’armée » de Vladimir Poutine.

Une « généreuse récompense »

Jusque-là, rien de particulièrement étrange. Le pire arrive ensuite : en échange d’articles reflétant « les actes illégaux russes », l’expéditeur promet une « généreuse récompense. » Et si les articles sont rédigés « de la bonne manière », « le montant de [la] récompense sera augmenté en signe de gratitude. » Une démarche étonnante, d’autant que le site vers lequel renvoie le mail, Visitukraine. today, est une plateforme tout ce qu’il y a de plus officielle. Il s’agit d’un portail d’information pour les touristes souhaitant se rendre en Ukraine sur lequel toutes les informations utiles sont répertoriées comme le précisent nos confrères ukrainiens du Journal d’Odessa.

Ce portail Web, mis en ligne dès 2018 pour favoriser le tourisme en Ukraine, a été lancé avec le soutien de plusieurs institutions officielles locales, notamment l’Agence nationale pour le développement du tourisme ou le Ministère des affaires étrangères. Visitukraine. today a pris une autre dimension après le déclenchement de la guerre, en proposant notamment des escortes payantes pour les journalistes étrangers, les diplomates ou les délégations officielles souhaitant se rendre dans des villes libérées de l’occupation russe. Des gouvernements étrangers, comme les Pays-Bas, ou les ambassades ukrainiennes en Chine ou aux Etats-Unis font d’ailleurs référence à ce site.

Cyberattaque ou campagne de désinformation ?

Dès lors, il semble peu probable que Visitukraine. today soit à l’origine de cette proposition douteuse. Contactés, les administrateurs du site ont affirmé à 20 Minutes que l’adresse mail utilisée ne venait pas de chez eux. Pour en avoir le cœur net, 20 Minutes a demandé de l’aide à Sandoz, un as de l’informatique très suivi sur les réseaux sociaux pour ses vidéos dans lesquelles il met la misère aux scammers : « Une chose est sûre, les deux domaines  »visitukraine.network » et  »visitukraine.today » ne sont pas du tout sur le même serveur/endroit. Le domaine de l’e-mail est tout simplement inexistant », assure-t-il.

Dès lors, deux options sont envisageables. « Certaines cyberattaques commencent par ce genre de mail. Une fois la conversation engagée, on va cliquer sur des liens, voire télécharger des trucs, et se retrouver au mieux piraté et au pire avec un ransomware », explique Sandoz. Sauf que nous n’avons jamais eu de réponse de la part de l’expéditeur du mail en question. L’autre option pourrait bien être encore plus inquiétante, s’apparentant à un acte politique.

Quelle image l’opinion publique aurait-elle de l’Ukraine s’il était avéré que des institutions proposaient de rétribuer des journalistes étrangers en échange d’articles complaisants ? Une sorte de guerre de l’information dont 20 Minutes et d’autres titres de presse internationaux ont d’ailleurs déjà fait les frais. En effet, mi-2022, une copie presque parfaite du site de 20 Minutes avait été mise en ligne par un réseau russe de désinformation pour diffuser de la propagande pro-russe et anti-ukrainienne.