Loi sur l’immigration : Au centre de rétention de Roissy « c’est la galère, on n’a pas à manger »

Un centre de rétention administratif (CRA), c’est le steak vegan de la prison. Ça a la texture d’une prison (murs et barbelés), ça sent comme une prison (humidité et renfermé), mais « ce n’est pas la prison », prévient la commandante de police en charge du CRA du Mesnil-Amelot, au pied des pistes de l’aéroport Roissy – Charles-de-Gaulle. Pour éviter la confusion, même le vocabulaire importe. En prison, on a des « détenus » quand ils ne sont que des « retenus » dans un CRA, même si dans un cas comme dans l’autre, ils ne peuvent franchir librement les murs d’enceinte. Et quand ils le font illégalement, ce n’est pas une « évasion » mais une simple « fuite ».

Evidemment, les différences ne s’arrêtent pas qu’à une question lexicale. Les prisons permettent d’exécuter une décision de justice (peine, détention provisoire, etc.) tandis que les CRA ont pour objet de « maintenir dans un lieu fermé un étranger qui fait l’objet d’une décision d’éloignement [comme les fameuses Obligations de quitter le territoire français (OQTF)], dans l’attente de son renvoi forcé ». Mais surtout, les prisons relèvent du ministère de la Justice et les CRA dépendent de l’Intérieur, et sont à la discrétion de l’administration. Et cela à des milliers de conséquences.

Le passeport parlementaire

Par exemple, visiter un CRA est bien plus complexe. Il a ainsi fallu passer par l’entremise d’un parlementaire. Ici Julien Bayou, député Nupes-EELV de Paris, qui a le droit de visiter de manière inopinée un CRA en emmenant des journalistes. En ce mardi après-midi de fin décembre, nous sommes donc cinq journalistes à l’accompagner au Mesnil-Amelot, en Seine-et-Marne. Le ciel est d’un gris uniforme et il pleut, histoire d’enlaidir un peu plus le bâtiment d’un étage aux tuiles orangées. La visite inopinée permet d’éviter que les autorités ne cachent la poussière sous le tapis, mais la commandante de la police aux frontières (PAF) qui gère le site n’est pas déstabilisée pour autant, elle qui reçoit « 2-3 visites par semaine ». D’ailleurs, elle semble rodée dans son rôle de guide et emmène la petite troupe dans ce CRA qui dispose de 120 places pour hommes.

La cour grillagée est en plein dans le couloir aérien de Roissy.
La cour grillagée est en plein dans le couloir aérien de Roissy. – G. Novello

On commence la visite par le greffe où un grand tableau répertorie les OQTF puis la salle de fouilles avec un espace stockage où sont entreposés les effets personnels des « retenus ». Après avoir traversé une grande cour grillagée, survolée de très près par un avion de ligne, on arrive dans une zone d’habitation. Une petite pièce avec télé et deux tables rivetées sert de salle commune. Le bloc sanitaire a des airs (et l’odeur) de vestiaires de gymnase communal. Enfin, les chambres – certains diraient cellules – sont de petites pièces composées de deux lits superposés, d’une étagère et d’une table. Une seule fenêtre, pratiquée dans la porte d’entrée, permet d’accéder à la lumière naturelle.

L'intérieur d'une chambre, pour le moins sommaire.
L’intérieur d’une chambre, pour le moins sommaire. – G. Novello

Chaque bloc d’habitation est fermé à clef à la nuit tombée. « On fait l’appel le soir puis on ferme les grilles, explique la commandante. Mais l’horaire est variable, vers 21 heures – 22 heures en hiver et plus tard en été s’ils continuent à jouer au foot dans la cour. » En revanche, les communications entre chambres restent possibles et il n’est pas rare que des « retenus » déplacent les matelas pour se grouper dans une chambre. « Ils peuvent être 3-4 à dormir ensemble, témoigne la policière. Ce n’est pas gênant si c’est rassurant et si c’est un facteur de paix. Comme ça, ils ont l’impression d’être en sécurité. »

Les lavabos de la salle de bain collective.
Les lavabos de la salle de bain collective. – G. Novello

Même si ce jour-là, le sentiment d’insécurité est assez peu présent (mais c’est peut-être lié à l’imposante escorte policière), les tensions au CRA sont monnaie courante. Les policiers constatent ainsi de plus en plus d’affrontements entre retenus, pour des vols par exemple. Des surins artisanaux sont, selon eux, régulièrement saisis. En août dernier, une mutinerie a même éclaté. Il faut dire que dans ce CRA particulièrement, beaucoup de « retenus » sont d’anciens détenus, environ 70 % selon une estimation policière. Après avoir purgé leur peine, ils sont envoyés en CRA en attendant leur expulsion. Sans compter les personnes sujettes à des troubles psychiatriques ou les toxicomanes.

A l’isolement « jusqu’à ce que le calme revienne »

Face à ces tensions, « on a de plus en plus recours à l’isolement », confesse la commandante du site. L’isolement, c’est une cellule rectangulaire avec couchette et WC. La durée à l’isolement est très variable. En gros, « jusqu’à ce que le calme revienne ». Ce qui fait dire à Julien Bayou, que « le code est flou et qu’on a finalement très peu de règles valables ». Il y a actuellement deux cellules d’isolement mais une seule est opérationnelle. La cloison de l’autre a été enfoncée par les métacarpes d’un « retenu ». Des travaux sont en cours pour en créer une troisième.

La cellule d'isolement.
La cellule d’isolement. – G. Novello

Face à ces tensions qui s’accroissent, l’encadrement est pas ou peu formé. Contrairement à la prison, où il y a un vrai métier de surveillant pénitentiaire, ici, ministère de l’Intérieur oblige, ce sont les membres de la PAF qui font office de matons, à raison de 150 policiers par CRA. Ce sont soit des jeunes élèves, trop mal classés à la sortie de l’école de police pour espérer aller ailleurs, soit des anciens qui aspirent à des horaires plus conciliants avec la vie de famille.

Atelier coloriage au succès mitigé

Or, occuper des personnes dont la détention peut aller jusqu’à 90 jours depuis une loi de 2018 n’est pas chose aisée. « On essaie de mettre en place des activités occupationnelles mais ça n’a pas toujours beaucoup de succès », commente la commandante. Et ici, contrairement à la prison, aucune association extérieure, hormis la Cimade, ne peut intervenir pour divertir les « retenus ». Alors les autorités ont organisé des ateliers coloriages qui, sans surprise, n’ont pas vraiment séduit les « retenus » hommes… Les femmes, qui sont 31 dans un autre CRA voisin, ont en revanche été plus réceptives et certaines de leurs réalisations ont d’ailleurs été punaisées au mur.

Autre grief, fréquemment abordé quand on évoque les CRA, l’alimentation. « C’est la galère, on a pas à manger », alerte ainsi un « retenu » auprès de Julien Bayou dans un couloir. Avant de poursuivre : « La nourriture, c’est de la merde, on veut pas être là. » Puis un attroupement se forme où chacun essaie de plaider sa cause. C’est le cas de Richard, censé partir à Abidjan le matin même : « Ça fait 40 ans que je suis en France, mes enfants sont Français, ma vie est en France et je me retrouve en CRA. Mes droits sont bafoués ! » Un autre « retenu » s’approche : « J’aimerais savoir ce que je fous dans un centre de rétention ? » Un Palestinien arrive avec son dossier sous le bras mais la commandante intervient : « On va continuer la visite ! Vous en avez 120 comme ça, sinon je vous ouvre un box ! » « On a pas la chance », se désole le Palestinien en regagnant ses quartiers.

Julien Bayou est interpellé par des retenus qui lui exposent leur situation.
Julien Bayou est interpellé par des retenus qui lui exposent leur situation. – G. Novello

Juste après la commandante assure le service après-vente : « Le ménage est fait tous les jours et il y a une repasse dans les sanitaires. La nourriture est en barquettes filmées et s’il en reste, ils peuvent avoir du pain en plus. » Néanmoins dans le réfectoire du CRA où sont retenues les femmes, une affichette scotchée à une vitre indique « Pas de pain, de sauces, de sucre, de gobelets supplémentaires ».

Dans un coin des chaises hautes rappellent que ce CRA peut recevoir huit familles dont des enfants, même si ce n’est pas le cas en ce moment. La commandante précise avoir acheté des doudous pour les enfants. « Ça brise le cœur, se désole le député écologiste. Il n’y a pas de raisons de continuer à enfermer des enfants dans ce pays. La France a été condamnée à de multiples reprises par la CJCE pour traitement inhumain. »

Des chaises hautes et des tables à langer dans le réfectoire, signes de l'enfermement de très jeunes enfants.
Des chaises hautes et des tables à langer dans le réfectoire, signes de l’enfermement de très jeunes enfants. – G. Novello

Le parlementaire entend se servir de cette visite pour peser sur le contenu du projet de loi « Pour contrôler l’immigration, améliorer l’intégration » déposé le 19 décembre devant le Conseil d’Etat et prévu pour un passage au Conseil des ministres mi-janvier. « Quand il y a cette avalanche de textes toujours plus durs sur l’immigration qui ne servent à rien, je veux porter une voie beaucoup plus raisonnée et qui commence par l’interdiction de l’enfermement des enfants », appuie-t-il. Pour lui, tout ce système n’est qu’une « machinerie administrative idiote et débile quand la plupart de ces personnes ne demandent qu’à pouvoir s’intégrer, travailler, être régularisé et pouvoir contribuer à la vie du pays ». Il conclut : « La plupart de ces personnes sont parfaitement innocentes. Elles ne sont illégales qu’au regard de leur situation administrative. » Comme cette Algérienne depuis dix ans France qui aimerait pouvoir rester pour sa mère malade. « Mais ce n’est pas moi qui décide. »