Loi santé: La délivrance de médicaments par les pharmaciens pour les petites maladies, une bonne idée?

Illustration pharmacie Bd Haussmann a Paris. — VINCENT WARTNER / 20 Minutes

  • La loi santé est examinée en première lecture de ce lundi à mercredi à l’Assemblée nationale. 
  • Parmi les articles de loi qui crispent, zoom sur celui qui autoriserait les pharmaciens à délivrer des médicaments pour des maladies bénignes, sous protocole et en partenariat avec des médecins. 
  • Les médecins s’opposent à cette mesure, mais l’article pourrait bien figurer dans la loi.

« J’ai de très bons espoirs que cet article reste dans la loi », assure Thomas Mesnier, médecin, député LREM à l’origine d’un amendement polémique de la loi de santé, examinée jusqu’à mercredi en première lecture par l’Assemblée. Cet amendement, devenu article de loi  après son adoption la semaine dernière en commission, devrait permettre aux pharmaciens de « délivrer, sous protocole, des traitements actuellement prescrits sur ordonnance, dans le cadre de pathologies simples et du quotidien, que pourraient être l’angine, la conjonctivite, la cystite ». Améliorer l’accès aux soins de tous, notamment dans les déserts médicaux, au risque de sacrifier sa sécurité ?

Améliorer l’accès aux soins

Dans certaines communes, trouver un rendez-vous en urgence chez un gynécologue relève du défi. Et quand on souffre d’une cystite, on a en général peu envie d’attendre des semaines. C’est ce genre de maladie qui pourrait être à l’avenir prise en charge par le pharmacien. « On ne parle pas de toutes les maladies, mais de petites pathologies courantes mais gênantes, nécessitant la prise d’un traitement rapide pour être soulagé, ce qui éviterait de laisser le patient sans soin, plaide Carine Wolf-Thal, présidente du Conseil national de l’Ordre des pharmaciens. D’autant que les pharmacies couvrent tout le territoire. »

En effet, avec  plus de 22.000 officines en 2015, le pharmacien est souvent le professionnel de santé de proximité le plus accessible :  4 Français sur 5 ont accès à une pharmacie dans leur commune de résidence et 97 % de la population métropolitaine vit à moins de 10 minutes en voiture d’une officine. S’appuyer sur ce maillage et cette relation de confiance semble donc tout indiqué, pour le rapporteur de l’amendement. « C’est favoriser un vrai accès aux soins tout en maintenant la qualité et la sécurité, assure Thomas Mesnier, député LREM de Charente. Dans une période où on va avoir de moins en moins de médecins et en attendant que la suppression du numerus clausus fasse son œuvre, il nous faut trouver des solutions innovantes et donc miser sur le partage de compétences. »

Pour quelles maladies ?

Autre avantage : soulager les salles d’attente des généralistes de campagne et urgences bondées. « En tant qu’urgentiste, je voyais tous les jours des patients venir aux urgences à cause du manque de généraliste », explique Thomas Mesnier. Mais le texte est précis : cette délégation de compétence ne se ferait que sous certaines conditions. « Le pharmacien délivrerait des médicaments dans le cadre d’un exercice coordonné, c’est-à-dire avec un lien obligatoire avec le médecin traitant, en suivant un protocole décidé par la Haute Autorité de Santé et après une formation », précise le député. Pour quelles pathologies ? Pour le moment, on parle de conjonctivite, cystite, la rhinite allergique, d’angine… « Les douleurs dentaires, ça arrive très souvent et le week-end, quand aucun dentiste n’est disponible, nous sommes démunis, car le paracétamol ne suffit pas pour soulager une rage de dents ! », suggère Philippe Besset, pharmacien et vice-président de la Fédération des syndicats pharmaceutiques de France (FSPF). « Pour certaines pathologies simples, avec quelques questions, avec le test du coton-tige pour l’angine par exemple, on peut savoir s’il faut délivrer des antibiotiques, reprend Thomas Mesnier. De même, pour une cystite, les femmes reconnaissent les symptômes et ont juste besoin d’antibiotique. Cette liste, ce n’est pas au législateur de la définir, mais à la HAS ». Ce qui prendra du temps, donc. « Ce n’est pas pour demain matin ! », assure Philippe Besset.

« Pour être médecin, il faut mieux avoir fait médecine »

Mais les médecins sont vent debout contre cet article de loi. La ministre a également partagé quelques réserves la semaine dernière. Le syndicat de généralistes met en garde dans un communiqué : «  MG France refuse qu’au prétexte d’aider les patients, ceux-ci se voient prescrire des médicaments sans examen clinique, sans diagnostic et sans connaissance des éléments médicaux de leur dossier. » Même colère du côté du syndicat Les Généralistes-Confédération des syndicats médicaux français, qui alerte dans un communiqué : « la « petite cystite » n’est parfois pas due qu’à un problème urinaire et elle peut parfois devenir une urgence médicale. L’aggravation de la fonction rénale de tous nos patients âgés auxquels est distribué sans ordonnance l’Ibuprofène devrait pourtant interroger les parlementaires, surtout lorsqu’ils sont médecins, sur l’intérêt majeur de disposer des données de santé du patient. Pour être médecin, il faut mieux avoir fait médecine. »

Critique à laquelle le rapporteur, ancien médecin urgentiste, répond : « je conçois que cela puisse perturber l’équilibre, mais c’est prendre en compte la vraie vie. Et il n’est pas question de traiter des leucémies à la pharmacie ! S’il y a le moindre doute, le pharmacien devra orienter vers le médecin traitant. » Il n’empêche, cette disposition renforcerait le rôle de conseil du pharmacien, qui pourrait servir de pivot dans la future organisation des soins. « Il ne s’agit pas de faire à la place, mais en coopération avec les médecins, espère Carine Wolf-Thal, présidente du Conseil national de l’Ordre des pharmaciens. Ce qui est d’ailleurs l’esprit de la loi ! » Un partenariat que cet article devait encourager… mais qui semble crisper. Pour Philippe Bessert, pharmacien, il y a une question de vocabulaire. « Les médecins ont raison de dire qu’une prescription fait suite à un diagnostic, reconnaît-il. Le pharmacien, son rôle c’est de délivrer des médicaments. »

Quelles conséquences ?

Mais au-delà des simples termes de l’article de loi, est-on en train de grignoter la sécurité des patients ? « C’est quelque chose qui existe déjà pour certaines pathologies, notamment pour la cystite, certains pharmaciens dépannent, mais c’est hors des clous, rétorque Thomas Mesnier. L’idée, c’est justement de sécuriser cette pratique. Cela se fait déjà au Canada, en Suisse depuis six ans… » Et Philippe Besset de rappeler que « le patient peut déjà avoir accès à des médicaments sans ordonnance. Là, il s’agit de créer une liste de médicaments entre deux, sans ordonnance, mais très encadrée : les pharmaciens suivent un protocole fait par la HAS, connaissent les précautions à prendre et doivent faire un retour d’information auprès du médecin prescripteur habituel. Je pense d’ailleurs que cette disposition devrait s’adresser à des médicaments en automédication à l’avenir. » En revanche, les patients n’auront pas forcément envie de détailler leurs maux de gorge ou gynéco devant l’ensemble des clients. Mais la majorité des officines disposent aujourd’hui d’un local de confidentialité pour réaliser les entretiens au calme, les vaccinations ou l’essai de bas de contention…

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