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Lille – Lens : Le secret de la réussite de Pierre Sage ?

Pierre Sage a visité le centre historique minier de Lewarde et le café Muriel au début de sa saison avec le RC Lens. Au cours d’un match contre Auxerre en janvier, les Lensois étaient à 0-0 à la mi-temps avant de remporter le match 1-0, portant leur série à neuf victoires d’affilée en championnat.


Quand ils arrivent dans un nouveau club, la plupart des entraîneurs passent leurs journées cloîtrés dans leur bureau pour élaborer un plan d’action. Pierre Sage, pour sa part, a préféré prendre l’air. Au début de la saison, le nouvel entraîneur du RC Lens a visité de son propre chef le centre historique minier de Lewarde, qui retrace trois siècles d’exploitation du charbon dans la région, s’est rendu au café Muriel, une véritable institution pour les supporters lensois depuis plus de cinquante ans, avant de passer du temps dans d’autres lieux emblématiques de la culture locale.

Cette démarche vise à comprendre le contexte dans lequel il évolue. Et peut-être à gagner, de manière simple, la sympathie des supporters ? Ce serait mal connaître cet homme qui, selon ceux qui l’ont côtoyé, considère simplement son métier dans sa globalité. Cette particularité explique en grande partie un début de carrière unanimement jugé très réussi, à l’Olympique Lyonnais pendant un peu plus d’un an, puis désormais au RC Lens, qu’il conduit cette saison dans une improbable course au titre face au PSG.

« Il a une très bonne intelligence situationnelle. Quand il arrive dans un environnement, il perçoit les éléments, il est capable d’analyser très vite pour comprendre les leviers et s’adapter parfaitement », affirme Franck Thivilier, une des personnes ayant le plus compté dans son parcours.

Responsable du BEPF (Brevet d’entraîneur professionnel de football) pendant dix ans et instigateur du centre de recherche moderniste de Clairefontaine, Thivilier est un technicien reconnu au niveau international. Il a connu Sage aux tournants des années 2010, lorsqu’il travaillait à la Ligue Rhône-Alpes, et a immédiatement perçu quelque chose de distinct chez celui qui était alors le (très) jeune directeur sportif du FC Bourg-Péronnas.

En effet, il n’hésitait pas à le solliciter régulièrement pour intervenir lors de formations. « C’était un technicien qui se posait des questions, réfléchissait à l’activité et était capable de partager son expérience en club de manière claire », explique Thivilier, aujourd’hui directeur de la performance pour la Fédération saoudienne. « La communication est quelque chose de naturel chez lui. »

### Curiosité

La curiosité semble être le moteur principal de Pierre Sage, natif de Lons-le-Saunier (Jura), ancien gardien de but amateur avant d’emprunter la voie du management dès la vingtaine. C’est cette même curiosité qui l’a poussé à explorer diverses pistes, le conduisant à occuper des fonctions aussi variées que recruteur (Châteauroux), directeur sportif (CS Belley, US Oyonnax et donc FC Bourg-Péronnas), entraîneur adjoint (U19 d’Annecy, Lyon-La Duchère, Red Star) et entraîneur principal (Chambéry, U16 de l’OL), avant de faire le pas vers l’élite pour laquelle il s’était préparé pendant vingt ans.

Il a transformé ce qui pourrait être perçu comme une faiblesse en une grande force, observe Franck Thivilier : « Quand on vient du monde amateur, on n’est pas légitime chez les professionnels. Et on ne le sera jamais. Par contre, on peut devenir crédible. La crédibilité, c’est au quotidien, dans tout ce que tu fais, la manière dont tu agis et te comportes. C’est l’expertise, le regard. Ça va être ça ta valeur ajoutée, tu apportes quelque chose que les autres ne sont pas capables de faire. »

Dans les nombreuses interviews accordées par Pierre Sage sur le jeu et le métier d’entraîneur, il fait souvent référence aux travaux de Jean-Francis Gréhaigne, docteur en STAPS et l’un des chercheurs français les plus reconnus en football. Ce dernier montre comme personne pourquoi ce sport est « intelligent et complexe », loue Sage.

Les deux hommes se sont rencontrés à plusieurs reprises, et l’on peut dire que l’élève suscite l’admiration du maître. « Il va chercher des connaissances partout, que ce soit par ses contacts avec ses pairs, ses voyages, ses visites dans des clubs, ou par ses lectures », apprécie Gréhaigne. « Et surtout, il les incorpore ensuite à son travail, en testant. Il utilise les entraînements comme un terrain expérimental. »

Sans être un « mentor », l’universitaire a fourni une base solide sur laquelle le technicien a su apporter sa propre sensibilité. « Il a adopté l’approche systémique, c’est-à-dire que quand on change quelque chose, on change l’ensemble, développe Gréhaigne. Et cet ensemble est en constante évolution. La deuxième idée, c’est celle du rapport de force. Rien ne peut être compris sans comprendre les relations d’opposition. Par exemple, ce n’est pas parce qu’on vous donne la composition d’une équipe que vous saurez comment elle va jouer. »

Pierre Sage parle longuement de cette méthode dans une interview publiée sur le site « Entraînement football pro » en avril dernier. « Ils sont peu nombreux à être capables d’expliquer quels sont les attendus théoriques sur lesquels ils s’appuient. Lui, il le fait », souligne le chercheur. Le plaisir qu’il prend à l’enseignement est évident chez l’ancien de l’OL. La séquence où il discute tactique avec un jeune supporter du Racing, diffusée début mars par Ligue 1 +, a été largement saluée dans le milieu et sur les réseaux sociaux.

La journaliste Alicia Dauby, qui a suivi plusieurs matchs de Lens en bord de terrain pour la chaîne de la Ligue, n’a que des éloges à faire sur l’attitude de l’entraîneur. « C’est un bonheur pour la profession », confie-t-elle. « Avec lui, il n’y a jamais d’appréhension. On sait d’avance que, lorsqu’il se présentera à votre micro, il sera toujours ouvert, aimable et surtout prêt à parler de jeu, de manière ultra intéressante et accessible. De plus, il reste d’humeur égale, quel que soit le résultat, toujours très respectueux. »

D’un point de vue privilégié, elle a pu observer la façon dont il s’adresse à ses joueurs dans le feu de l’action. « Toujours à la recherche du détail », Sage n’est pas du genre à submerger son équipe avec des paroles incessantes. « Ce sont vraiment quelques consignes, précises, données tout au long du match, et sans jamais crier », ajoute la journaliste. Dans l’intimité du vestiaire, la justesse des mots est également soulignée par ses joueurs.

### Plus que la méthode, « la cohérence »

À cet égard, un autre moment marquant de la saison est la vidéo de sa causerie à mi-temps d’un match contre Auxerre, en janvier, alors que les Lensois étaient englués dans un match sans filet (0-0). Pas de coup de gueule, mais un discours intense, dans lequel il commence par demander l’avis des joueurs, avant de rappeler de manière simple mais ferme ce qui doit être la force de cette équipe.

Sa conclusion esquisse un horizon collectif : « Le changement que l’on va opérer entre la première et la deuxième mi-temps, il doit être fondateur de l’équipe qu’on doit être pour aller chercher quelque chose. »

Finalement, le Racing remportera le match sur le score de 1-0, portant à neuf sa série de victoires consécutives en championnat. Cette capacité à mobiliser ses joueurs autour d’un projet dont ils sont les principaux acteurs est tout aussi importante que la méthode évoquée précédemment, juge Franck Thivilier.

« Ce qui rend Pierre spécial, c’est sa cohérence. La méthode, chacun a la sienne, ce n’est pas elle qui détermine la victoire, c’est la cohérence mise dans sa mise en œuvre », insiste le formateur. « Être cohérent sur le projet de vie, sur le projet de jeu. Si vous avez cela, et que votre projet est de qualité, vous obtiendrez l’adhésion de vos joueurs. C’est la clé et il l’a compris. Son projet est solide, et son management, qui nécessite un équilibre entre fermeté et bienveillance, favorise cette adhésion. »

Il n’est pas le seul en France, tient à souligner Thivilier, qui observe l’émergence d’une belle génération d’entraîneurs, parfois sous les radars, comme Alexandre Dujeux à Angers, Patrick Videira au Mans ou Baptiste Ridira à Dijon. Cela ne dérangera certainement pas Pierre Sage de partager un peu la lumière, lui qui n’a pas oublié d’où il vient.

Anecdote révélatrice de ce personnage, le Jurassien a impressionné ses futurs employeurs lensois en acceptant immédiatement, lors des négociations, l’idée de ne venir qu’avec un seul adjoint pour privilégier l’intégration de Bilal Hamdi (34 ans, auparavant en charge de la préformation) et la promotion de Pierre Capitaine (25 ans) comme spécialiste des coups de pied arrêtés. Les deux parties étaient vraiment faites pour s’entendre.