«Ligue du LOL»: Un «boys club» ultra sexiste organisé à la manière des fraternités américaines

Illustrateur. Une personne sur Twitter. — SALOM-GOMIS SEBASTIEN/SIPA

  • Un article de Libération a mis au jour l’existence d’un groupe Facebook privé, baptisé « Ligue du LOL », qui regroupe une trentaine de journalistes et communicants, accusés d’avoir cyberharcelé d’autres journalistes.
  • De nombreuses victimes ont dénoncé un boys club, un groupe de mâles blancs qui se serrent les coudes dans le milieu professionnel. Un fonctionnement qui rappelle les fraternités américaines.
  • Le club a cyber-harcelé de nombreux internautes sous couvert de plaisanterie. Mais l’humour est un bon baromètre des mentalités, rappelle Marlène Coulomb-Gully, professeure à l’université de Toulouse 2 – Jean Jaurès.

« Cool kids », « boys club », « bros »… Derrière ces anglicismes, un nom tourne en boucle depuis deux jours, « la ligue du LOL ». Il s’agit d’un groupe privé sur Facebook qui regroupe une trentaine de journalistes et communicants influents -principalement des hommes – accusés d’avoir cyber-harcelé d’autres journalistes et blogueurs, en particulier des militantes féministes, au début des années 2010.

La « ligue du LOL », c’est quoi ? « Une fraternité, un boys club qui fonctionnait par cooptation », a décrit ce dimanche à 20 Minutes Mélanie Wanga, cofondatrice du podcast Le Tchip sur Binge Audio. Alors que la direction de Libération a annoncé ce lundi avoir mis à pied « à titre conservatoire » deux de ses chefs de file, Vincent Glad et Alexandre Hervaud, et que le magazine Les Inrocks a annoncé à l’AFP la mise à pied à titre conservatoire du rédacteur en chef Web, David Doucet, en vue d’un licenciement, cette notion de « boys club » semble imprégner profondément les médias parisiens.

L’Express a révélé qu’un groupe de journalistes du site Vice, dont deux ont été licenciés, échangeaient des messages sexistes, racistes et homophobes à propos de leurs collègues dans un contexte de harcèlement et d’insultes. Libération, via son service Checknews, a également révélé qu’un tel groupe a également existé au site d’information Huffington Post. Là aussi, une enquête interne rendue possible par la prise de parole des femmes journalistes de la rédaction, a conduit à trois licenciements. Ces deux affaires, qui s’ajoutent à celle de la « ligue du LOL », révèlent un sexisme outrancier, vulgaire et oppressif conduit par des groupes d’hommes.

« Les femmes sont rarement admises »

Le « boys club » naît d’une solidarité masculine très répandue outre-Atlantique qui découle directement des organisations fraternelles. Cette solidarité des mâles blancs dans les sphères de pouvoir a été largement dénoncée aux Etats-Unis. L’année dernière, le livre, Brotopia, écrit par la célèbre journaliste tech, Emily Chang, exposait la face cachée de la Silicon Valley et sa culture sexiste. Le terme d’origine, c’était « old boys network » (le club des vieux potes). Ce sont des gens qui se sont connus à l’école et qui, dans le monde du travail, se serrent les coudes.

« Ces réseaux sociaux informels d’amitiés masculines offrent des possibilités de réseautage et de mentorat qui ne sont tout simplement pas accessibles à ceux qui n’en font pas parti, a précisé la businesswoman américaine Liz Elting dans l’article « How To Navigate A Boys’ Club Culture » (Comment naviguer dans la culture des Boy’s club) paru dans Forbes au mois de juin. Et comme la plupart sont des refuges à la masculinité toxique et reposent sur l’humour sexiste, les femmes sont rarement admises ».

« J’ai voulu faire le malin »

Aux Etats-Unis, ces fraternités « sont très homogènes, instituées, et reconnues comme étant nécessaires à la bonne tenue des études, note Isabelle Collet, informaticienne et maître d’enseignement et de recherche sur les questions de genre et éducation à l’université de Genève. En France, certaines grandes écoles peuvent avoir cela, sous la forme de réseaux d’anciens élèves, mais c’est souvent moins tapageur ».

La « ligue du LOL » peut y faire penser car ses membres ont, pour la plupart, évolué dans les mêmes cercles. « Cela fonctionnait pas mal par accointance et par cooptation », poursuit la chercheuse. Le fonctionnement ressemble à celui des boys club, « mais il n’y a certainement pas eu de volonté préalable de constituer ce club », soupçonne-t-elle.

Le sexisme est inhérent à ces réseaux, on y trouve plutôt des hommes qui se regroupent pour avoir du pouvoir. « Les blagues sexistes sont un bon moyen d’avoir une connivence entre hommes blancs », souligne Isabelle Collet. Plusieurs membres de la « Ligue » ont d’ailleurs évoqué, comme excuse, le climat de Twitter à ses débuts : « Ça correspondait à une époque où il était de bon ton (…) de faire de l’humour noir, des blagues oppressives (…) j’ai voulu faire le malin alors qu’en fait j’étais con », a tweeté le youtubeur Guilhem Malissen.

« L’humour est un excellent observatoire des mentalités, il s’agit très souvent d’un humour contre les femmes », note Marlène Coulomb-Gully, professeure à l’université de Toulouse 2 – Jean Jaurès. Et les médias ne sont pas épargnés. La preuve : au mois de janvier, le Haut Conseil à l’Égalité a passé au crible l’humour dans les matinales des radios et sur Internet pour son premier état des lieux du sexisme en France. Dans les matinales radio, 71 % des chroniques mobilisent des ressorts sexistes, comme des stéréotypes attribués aux femmes : hystériques, sottes, sensibles, fragiles, émotives, etc. « Cette désignation des femmes comme des moindres mâles, c’est-à-dire comme objet potentiel du rire, c’est une tendance ancrée dans les mœurs depuis longtemps », poursuit la spécialiste de la communication et des médias pour qui le boys club a quelque chose de redondant. « Faire des boys club, c’est superfétatoire puisque la société est déjà un boys club ».

Une affaire de cyber-harcèlement ?

Si le modus operandi rappelle les raids de forums de jeuxvideo.com ou des groupes masculinistes, la « ligue du LOL » n’est pas comparable. «  Les Incels [un mouvement misogyne constitué de célibataires involontaires] ont théorisé leur haine des femmes, comme les suprémacistes blancs ont théorisé leur haine du non-blanc, insiste Isabelle Collet. Là, il s’agit de machistes ordinaires qui n’ont probablement pas conscience de leur machisme, ce sont des gens qui trouvent drôle de se moquer des faibles parce que c’est facile et que ça donne du pouvoir ». Est-il finalement plutôt question d’une affaire de boys club ou d’une affaire de cyber-harcèlement ?

« On est finalement plus proche des situations de cyber-harcèlement où personne n’a conscience -ou ne veut avoir conscience- de la nocivité de ce qu’il fait parce que chacun fait, individuellement une toute petite chose mais s’ils sont dix à faire continuellement cette chose-là, ça devient monstrueux. C’est ce qu’on retrouve dans un certain nombre d’excuses des membres de la « Ligue » », relève Isabelle Collet. En somme, c’est la cour d’école qui s’est transportée sur Twitter… Sauf qu’à la place d’ados de 14 ans, on trouve des journalistes de plus de 30 ans.

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