Ligue 1 : « Si on passe à 18 clubs, j’ai peur qu’on assiste à des matchs de merde », constate Laurent Nicollin

Laurent Nicollin, au Parc des princes à Paris, en février 2019. — CHRISTOPHE SAIDI/SIPA
  • « On nous a reproché notre incompétence sur Mediapro. Mais ce sont tous les clubs au niveau mondial qui sont touchés par la pandémie », précise le président du MHSC.
  • « Si on passe à 18 clubs, j’ai bien peur qu’on assiste à des matchs de merde, parce que tout le monde jouera la peur au ventre pour ne pas descendre ».
  • « Quand on me posait la question il y a six mois sur ce que sera le monde d’après, hé bien ce sera le monde d’avant, tout simplement. Il faut arrêter de se leurrer ».

A 48 ans, Laurent Nicollin est un homme qui monte dans le paysage du foot français. Le président de Montpellier, a repris la direction du club au décès de son père en 2017. Mais il en gérait les destinées au quotidien depuis plusieurs années. Dans le Top 10 depuis quatre ans, le MHSC aborde, ce mercredi, le rendez-vous de sa saison : la demi-finale de la Coupe de France contre Paris (21 heures).

Vous avez été choisi par vos pairs pour présider le futur syndicat du foot français unifié. Quelle sera votre mission ?

Le but était de montrer que l’on pouvait être uni au moment de parler avec l’Etat et les banques afin d’affronter les épreuves compliquées auxquelles nous devons faire face. Je pense être quelqu’un de pragmatique. J’essaie de comprendre les grands et les petits. J’espère arriver à fédérer les gens. Sinon, je retournerai chez moi et j’arrêterai. Ce lien est important. Pendant la pandémie, il y a un an, ça partait dans tous les sens, par manque d’informations. Depuis les élections de Vincent Labrune à la LFP et de Jean-Pierre Caillot à la tête du collège des clubs de L1, il y a moins de tensions.

Financièrement, où en est le foot professionnel français ?

On nous reproche notre incompétence sur Mediapro, mais avec la pandémie mondiale, ce sont tous les clubs qui sont en difficulté. En Espagne, les grands clubs annoncent des pertes de 500 millions à un milliard d’euros. En Allemagne ou en Angleterre où les droits télé sont très importants, il y a aussi de gros problèmes financiers. Le football français a surtout été touché par la crise du Covid-19. Mediapro n’a fait qu’accentuer le problème.

A combien va s’élever le déficit de Montpellier à la fin de la saison ?

C’est trop tôt pour le savoir car on espère des aides de l’Etat. Mais le déficit devrait s’élever à un montant compris entre 20 et 25 millions d’euros [pour un budget prévisionnel 54,5 millions d’euros]. Je savais que cette saison allait être compliquée, mais je ne pensais pas qu’elle le serait autant que la saison dernière. Et le problème c’est que la saison suivante risque de l’être tout autant. On ne sait pas si les spectateurs et les sponsors vont revenir dans les stades. Pas de chance pour Montpellier, l’année où on ne vend pas de joueur, où on essaie d’avoir l’équipe la plus compétitive, on se prend une crise dans la gueule… La saison prochaine, il faudra baisser la voilure.

Comment un club comme le vôtre, qui n’a pas la réputation de vivre au-dessus de ses moyens, peut faire des économies ?

Ça passe par vendre des joueurs, recruter à des salaires plus bas, regarder dans l’administratif, le centre de formation, l’utilité de chacun. Même si le but n’est pas de laisser les gens sur le bord de la route. Quand ton budget est équilibré, que tu as des résultats, tu t’entoures d’un peu plus de monde. Malheureusement, dans une telle situation, on n’a pas le choix. Le budget est imaginé avec des millions de droits télé, les salaires sont proposés en conséquence. Si ces montants n’arrivent pas, il faut trouver des solutions.

Les joueurs peuvent-ils encore baisser leur salaire ?

L’an passé, chacun à son niveau a accepté d’aider le club. Ça nous a permis d’économiser environ deux millions d’euros, ce qui est conséquent pour un club comme le nôtre. Mais on ne peut pas leur demander la même chose indéfiniment. C’est au club de faire l’effort pour limiter ses dépenses. Et si on n’en est pas capable, c’est à nous de nous séparer des plus gros salaires. Mais on ne vendra pas pour vendre. On vendra le mieux possible, un, deux voire trois joueurs pour se donner une tranquillité de budget et essayer de recruter.

Tous les clubs sont touchés au niveau mondial. Y a-t-il encore des acheteurs ?

Il y a des demandes, toujours des clubs qui voudront recruter. Malheureusement, je n’ai pas de solution miracle. La seule solution, c’est qu’il n’y ait plus de virus, que les spectateurs et les sponsors reviennent au stade. Et espérer que les droits télé se vendent le mieux possible.

Avec combien de clubs ? La pression est importante pour un passage à 18…

C’est une épée de Damoclès en plus pour beaucoup de clubs de L1.

Si les quatre derniers descendent la saison prochaine, non seulement on aura une saison compliquée financièrement, mais elle le sera aussi sportivement.

J’ai bien peur qu’on assiste à des matchs de merde, parce que tout le monde jouera la peur au ventre pour ne pas descendre. Ça va être la guerre tous les dimanches. S’il faut en passer par là pour avoir un championnat ouvert ensuite, pourquoi pas. Mais on est plusieurs présidents inquiets. Ceci dit, vu la situation financière il n’est pas dit qu’on ne se retrouve pas à 18 dès le 1er août…

Voterez-vous pour le retour d’une L1 à 18 clubs ?

Il faut qu’on me montre l’intérêt de passer à 18 clubs. Si c’est le passage obligé pour que Canal+ donne une somme plus importante au foot français, pourquoi pas. Mais si c’est juste pour avoir un peu d’argent, des soucis et un gros mal de tête en plus, non je ne vois pas l’intérêt. Je suis dubitatif. Mais je suivrai la majorité. Je comprends l’inquiétude de la Ligue. Vincent Labrune se bat depuis des mois pour défendre le foot professionnel français et je l’en remercie. S’il faut passer par là, on serrera les dents et le reste.

Le futur stade Louis-Nicollin peut-il être remis en question par vos difficultés financières ?

Non. Il doit être la bouffée d’oxygène pour des revenus plus importants. Même si ça passera par un gros investissement du club et de la holding Nicollin. C’est sûr qu’on n’imaginait pas le faire dans ce contexte économique. C’est une prise de risque importante : si on fait des bureaux qu’on ne loue pas, un restaurant qui n’ouvre pas, un musée qui n’accueille personne et un hôtel sans voyageur, il n’y aura aucune rentrée financière et on ne pourra pas rembourser les banques. Ce stade n’est pas fait pour nous enrichir mais pour apporter des moyens supplémentaires au club. Et dans un premier temps de ne pas perdre d’argent.

Le stade est financé par le club et des entreprises locales. Le club possède un actionnaire unique, local. C’est un modèle économique à l’opposé du modèle hypermondialisé du football. C’est une fierté ?

J’espère que c’est une fierté pour les gens de la région de voir que l’on peut construire un projet en réunissant des compétences locales. Ce serait une fierté pour mon père je pense, pour Georges Frêche aussi et pour les gens qui aiment la ville de Montpellier et le club. Oui, je suis assez fier de ce qu’on a réussi à faire, d’avoir mobilisé le tissu local comme on l’a fait.

Que vous a inspiré l’annonce de la création de la Superligue ?

Mais ce qui s’est passé avec la Superligue, je le vis tous les jours dans le championnat de Ligue 1. Les plus gros en veulent toujours plus au détriment des plus petits. C’est aussi le cas en Ligue des champions. Il ne faut pas être crédule.

Ce sont toujours les gros qui gagnent le plus d’argent, donc qui recrutent les meilleurs joueurs, donc qui gagnent le plus de titres, donc qui ont le plus d’argent… c’est le serpent qui se mord la queue.

Aux autres d’essayer de prendre la bonne route au bon moment, comme semble le faire Rennes dont j’apprécie le parcours. Le problème c’est d’en vouloir toujours plus… Quand un joueur gagne 400.000 euros et qu’on lui propose 600.000 euros, ça lui apporte quoi ? Quelqu’un qui gagne 2.000 euros auquel on propose 3.000 euros, oui ça va lui changer la vie. Mais là, j’avoue que je suis un peu déconnecté.

Vous ne comprenez pas ce modèle économique ?

Quand je lis des salaires mensuels d’un, deux ou trois millions par mois, c’est une autre planète. Je n’associe pas mes footballeurs, à ceux du Real Madrid ou Chelsea. Tant mieux pour eux, mais on est en total décalage. C’est une course à l’échalote. Il faut toujours plus d’argent. Quand on me posait la question il y a six mois sur ce que sera le monde d’après, hé bien ce sera le monde d’avant, tout simplement. Il faut arrêter de se leurrer et de croire que les gens vont être acquis à une cause.

Ce mercredi, Montpellier rencontre Paris en demi-finale de la Coupe de France. Un défi à la taille de joueurs comme Delort ou Laborde, taillés pour la coupe ?

Oui et non parce qu’en championnat, ils répondent aussi présents. Est-ce que cette notion d’équipe de coupe ou de joueurs de coupe, comme on pouvait le dire il y a 20 ou 30 ans, existe toujours ? Je ne suis pas sûr que ça fonctionne comme ça. En revanche, oui, ce sont des hommes qui savent se sublimer lors de matchs importants. C’est ce dont nous aurons besoin contre Paris. Si on veut aller au bout, il faut bien les jouer un moment où un autre.

C’est aussi l’un des derniers matchs de Michel Der Zakarian comme entraîneur de Montpellier. Pourquoi ce choix commun de ne pas souhaiter prolonger ?

On discutait avec Michel et ses agents depuis quelque temps maintenant. On a passé quatre belles années durant lesquelles on a travaillé en confiance, dans le respect. En osmose totale, ce qui n’était plus arrivé depuis des années avec un entraîneur. Le tout en terminant systématiquement dans les dix premiers et en espérant ramener le Graal cette année en Coupe de France. Mais on sentait qu’il fallait prendre un autre virage. Ce sont des choses qu’on ressent. Ça n’enlèvera rien à ce que nous avons vécu pendant quatre ans.

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