Ligue 1 : Le gaz hilarant, nouveau fléau chez les footballeurs professionnels ?

Les images datent un peu mais comment les oublier ? En 2018, le tabloïd The Sun mettait le feu à Arsenal en publiant une vidéo de ses joueurs pris en flagrant délit de consommation de protoxyde d’azote, la nouvelle substance à la mode auprès de la jeunesse, dans un club de Londres. On y voit ainsi Lacazette​, Aubameyang, Ozil, Kolasinac, Mkhitaryan et Guendouzi se préparer des ballons de baudruche remplis de ce gaz – que l’on retrouve en vente libre car stocké notamment dans des cartouches pour siphon à chantilly ou des aérosols – avant de l’inhaler et de partir dans un fou rire incontrôlable. Voire un peu plus.

Cité à l’époque par le tabloïd, un témoin présent sur place raconte, au sujet de Mesut Özil : « Il a pris une grande bouffée du ballon, puis a semblé perdre conscience et a glissé sur son siège ». « Celui aux cheveux bouclés a également été encouragé à essayer. Il s’est complètement évanoui et s’est effondré sur le côté sur un canapé », dira-t-il ensuite en parlant de Mattéo Guendouzi. Deux ans plus tard, Lacazette, encore lui, sera à nouveau pris la bouche sur la baudruche, poussant Arsenal à promettre officiellement que « ce problème sera réglé en interne ».

Dans le football hexagonal, aucune histoire semblable n’a encore jamais fuité. Pourtant, le phénomène est tout aussi en vogue auprès de la jeunesse française, au point de pousser l’Agence régionale de santé d’Ile-de-France à publier en avril dernier une note pour mettre en garde contre les risques liés à une pratique désormais banalisée « surtout auprès des adolescents ». 

Le football français n’est pas épargné

Après une enquête minutieuse de notre part, quand bien même le sujet est on ne peut plus tabou dans le milieu (on ne compte plus le nombre de refus polis, de « je n’ai jamais entendu parler de ça, mais je serai curieux de lire votre article » ou de « bon courage », qu’on a reçus par texto) il semblerait que le petit monde du foot français n’échappe pas à cette mode. Le premier à avoir accepté de nous parler ouvertement se nomme Alexandre Marles. Ancien préparateur physique du PSG et de l’OL, celui-ci travaille aujourd’hui de manière indépendante auprès de nombreux joueurs pros.

Selon lui, « la consommation de protoxyde d’azote n’est pas quelque chose de récent, les premiers joueurs qui ont commencé à tester ça, ça remonte à l’été 2020. Mais comme avec les chichas, tout ça a pris plus d’ampleur pendant le Covid, notamment à l’arrêt des championnats en mars-avril 2021. » « Il y a pas mal de joueurs qui ont un peu pété les plombs, poursuit-il. Avec le fait de ne plus pouvoir s’entraîner ni jouer, de ne plus passer à la télé ou être sollicité dans les médias, d’être un peu moins suivi sur les réseaux sociaux, certains ont pris un sacré coup à l’ego et se sont rabattus sur la cigarette, l’alcool et donc le protoxyde d’azote. »

Si, pour Alexandre Marles, le phénomène est « relativement marginal », d’autres n’ont pas tout à fait la même appréciation. « Aucun de nos joueurs n’a eu de problèmes avec cela mais certains ont vu des coéquipiers en consommer, nous explique le mandataire sportif et avocat Badou Sambagué, qui gère aujourd’hui la carrière d’une trentaine de joueurs en Ligue 1. Le problème est négligé car on pense à tort que seule une petite minorité est touchée. Or, aujourd’hui, c’est vraiment un sujet important et très sérieux pour nous, conseils de sportifs ».

« Ce n’est pas un épiphénomène, ça devient même quasi quotidien pour certains d’entre eux », nous glisse en off un de ses confrères. Même petite musique dans la bouche d’un médecin d’un club de Ligue 1 qui préfère lui aussi garder l’anonymat. « Ça fait à peu près deux ans qu’on en voit. Il n’y a pas un profil particulier, ça touche les jeunes comme les plus anciens. On n’a pas eu de cas graves comme dans certains clubs mais oui, on en a eu à gérer ».

Un jeune footballeur hospitalisé après une prise de « proto »

20 Minutes a appris de sources sûres que l’attaquant du FC Nantes, Jean-Kévin Augustin, faisait partie de ceux qui s’étaient laissés séduire ces dernières années par ces ballons qui font rire. Cette consommation serait-elle à l’origine du Covid long et du syndrome de Guillain-Barré  dont souffre le joueur, et qui l’ont éloigné des terrains durant de longs mois, comme nous l’ont laissé entendre nos sources ? L’entourage du joueur dément catégoriquement.

« Si la question est : est-ce que Jean-Kévin Augustin a déjà consommé des ballons, oui, malheureusement, ça pour le coup c’est factuel. Grâce à Dieu c’est une pratique qu’il a arrêtée depuis. En revanche, est-ce que c’est quelque chose qui a renforcé ou aidé la maladie à se propager, rallongé la durée de son absence, rendu compliqué sa rééducation ? Absolument pas, assure un proche du Nantais. Ça n’a strictement rien à voir avec le diagnostic final lié au Covid long. »

Contacté par nos soins, le FC Nantes n’a pas donné suite à nos demandes d’interview. Mais le cas de JKA n’est pas isolé. Selon nos informations, un jeune joueur d’un autre club de Ligue 1 a même dû être hospitalisé plusieurs jours après une inhalation de « proto », comme le surnomment ses adeptes.

Un sujet tabou dans les clubs

Car tout le problème est là. Respirer du protoxyde d’azote n’est pas sans risque pour l’organisme, bien au contraire. Selon l’ARS d’Ile-de-France, « une consommation abusive et massive du protoxyde d’azote peut entraîner des séquelles lourdes pour les utilisateurs, avec des risques de troubles neurologiques graves causés par une carence en vitamine B12. » L’Anses, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail, pointe également une augmentation des cas d’atteintes neuromusculaires parfois graves, des troubles de la marche et de l’équilibre, des convulsions, des tremblements, le tout pouvant nécessiter des séjours en rééducation. Cela peut également favoriser les troubles psychiques tels que les attaques de panique, délires, confusions, amnésies, irritabilité, insomnies.

Sans parler des troubles du rythme cardiaque (tachycardie, hypertension artérielle, bradycardie, douleurs thoraciques…). Plusieurs accidents de la voie publique ont d’ailleurs été rapportés ces derniers mois, comme à Paris, sur les Champs Elysées, en septembre dernier. Une automobiliste ayant consommé des ballons a en effet perdu le contrôle de son véhicule et heurté de plein fouet quatre piétons qui patientaient sur le terre-plein central d’un passage protégé.

« La récupération peut être incomplète, ajoute l’ARS. Des séquelles sont possibles et nécessitent une rééducation. Une atteinte cognitive à long terme n’est pas exclue en raison de la carence en vitamine B12 mais aussi de manques d’oxygénation du cerveau (hypoxies cérébrales) répétés. »  Si le médecin de L1 que nous avons interrogé assure désormais faire de la prévention auprès de ses joueurs, pour Badou Sambagué, « le problème n’est pas assez mis en avant dans les clubs ».

« Ils devraient beaucoup plus insister auprès des joueurs car la majorité d’entre eux n’a pas conscience des dangers des  » ballons « , assure-t-il. Pourquoi ce n’est pas le cas ? Parce que c’est encore un peu tabou. Certains préfèrent fermer les yeux pour préserver l’image du club-institution. Or cette position joue contre la santé des sportifs… ». A son échelle, Alexandre Marles essaye tant bien que mal de sensibiliser les footballeurs qui lui demandent des conseils. « La consigne que l’on donne quand un joueur nous sollicite ? L’arrêt net et radical. Il n’y a pas d’autre solution. »