Ligue 1 : « C’est un peu faire entrer le loup dans la bergerie »… Que faut-il retenir du mariage entre Téléfoot et Netflix ?

Jaume Roures (à droite) est le patron du groupe Mediapro. — FRANCK FIFE / AFP

  • Netflix et Téléfoot se sont associés pour proposer aux consommateurs une offre à 29,90 euros par mois.
  • Cet accord place désormais le groupe Mediapro sur le même créneau que son concurrent Canal + avec son offre foot-séries-cinéma.
  • Pour Jean-Pascal Gayant, économiste du sport à l’Université du Mans, ce deal est risqué pour le groupe catalan Mediapro.

Netflix et la chaîne Téléfoot appartenant au groupe Mediapro, le nouveau diffuseur majeur de la Ligue 1 et de la Ligue 2, ont annoncé jeudi une offre groupée à 29,90 euros par mois, allant sur le terrain de Canal+ avec son offre de séries et de football. Si cette annonce devrait enfin donner un peu de visibilité à la future chaîne de foot, jusqu’ici méconnue du grand public, l’accord en question soulève encore beaucoup de questions.

Pour tenter d’y voir (un peu) plus clair, nous avons donné la parole à Jean-Pascal Gayant, économiste du sport à l’Université du Mans et spécialiste des questions de droits télé dans le football. Pour lui, ce partenariat Mediapro-Netflix est possiblement une bonne chose pour le groupe catalan à court terme, même s’il est loin d’assurer la pérennité de Mediapro…

Que vous inspire ce deal conclu entre Mediapro (avec sa chaîne Téléfoot) et Netflix ?

Je suis partagé en fait. C’est sans doute un bon coup que vient de réaliser Mediapro pour tout ce qui est diffusion, visibilité et opportunités d’avoir des abonnés, mais d’un autre côté je ne peux pas m’empêcher de me dire que c’est un peu faire entrer le loup dans la bergerie. Cet accord va certes permettre à Mediapro de toucher potentiellement un plus large public, mais l’offre annoncée à 30 euros par mois (pendant douze mois minimum) est tout de même loin d’être négligeable. Surtout pour un public plutôt jeune comme l’est celui de Netflix. Ça reste très cher et on ne peut pas dire aujourd’hui si le succès sera au rendez-vous.

Vous parliez de faire entrer le loup dans la bergerie. Pouvez-vous développer ?

Netflix est un monstre et on sait qu’il inquiète la plupart de ses concurrents car il peut à tout moment déstabiliser l’économie de la diffusion télé dans le monde. Dès lors, il n’est pas interdit de penser que, très vite, Netflix n’aura peut-être pas besoin d’une chaîne de télé conventionnelle comme Téléfoot pour diffuser le spectacle sportif. Là, Mediapro permet à Netflix de mettre un pied dans la diffusion du foot en Europe et peut-être que dans quelques années il va tout dévorer sur son chemin.

Ce qui se dessine ici avec ce modèle d’offre foot, série et cinéma, c’est une concurrence frontale entre Mediapro et Netflix d’un côté et le groupe Canal de l’autre.

Il y a manifestement une guerre qui se lance. Roures dit qu’il reste ouvert à la discussion avec Canal mais on sent bien que tout cela est au point mort malgré plusieurs tentatives de négociations entre les deux groupes ces derniers mois. La perspective la plus plausible à l’heure actuelle est celle d’un affrontement entre deux géants. Un géant ancien, expérimenté, qui a une vraie expertise du football, qui a su bien se repositionner en s’accordant avec beIN pour la diffusion des deux matchs (le samedi à 21 h et le dimanche à 17 h) et qui, en plus, a récupéré la C1 et la C3 à partir de 2021 ; et un géant tout frais qui s’allie peut-être avec le diable pour être en mesure d’offrir et de distribuer son produit sportif.

Vous pensez que c’est un pari très risqué pour Mediapro ?

Avec cette offre, Mediapro copie à certains égards le modèle actuel de Canal+. Ou le modernise, c’est selon. Maintenant est-ce que le pack va fonctionner ? Personne ne peut véritablement le dire pour le moment. Ce qui est sûr en revanche, c’est que le montant payé par Mediapro pour la Ligue 1 est trop élevé. Certains experts évaluent le juste prix des droits télé du foot français à environ 700 millions d’euros, là avec 1,153 milliard d’euros, on est quand même très, très au-dessus. Je continue à penser que Mediapro a payé beaucoup trop cher. Si en plus on ajoute à cela ce que le groupe va devoir payer à Altice pour diffuser la Ligue des champions, je ne sais pas comment il va pouvoir couvrir ses coûts. C’est un coup de poker risqué et je ne suis pas certain qu’il soit possible pour eux de couvrir un jour leurs dépenses. A titre personnel je n’y crois pas. Très honnêtement, je ne les vois même pas aller au bout des quatre ans de contrat.

Depuis l’annonce de l’accord Téléfoot-Netflix, les fans de foot sur les réseaux sociaux se demandent comment ils vont devoir faire s’ils sont abonnés à Netflix via Canal pour pouvoir accéder à Téléfoot. En fait, on a l’impression d’être tous un peu perdus. C’est aussi votre cas ?

Un peu oui. J’ai du mal à en comprendre la manière dont tout cela va fonctionner pour les abonnés, comment on accède aux offres, quels sont les montants à payer, comment on se désengage de l’un (Canal+) pour basculer avec Téléfoot sur Netflix, tout ceci me sidère un peu. Et je pense que ce flou n’aide pas à la réussite de l’entreprise Mediapro. Ils ne sont pas bêtes, ils vont s’ajuster pour essayer d’offrir de la simplicité aux consommateurs mais, à l’heure actuelle, c’est compliqué d’y voir clair. Je crains que la première année soit très difficile pour tout le monde, diffuseurs et consommateurs confondus. Qu’en sera-t-il au terme de la prochaine saison quand Mediapro n’aura plus la Ligue des champions [diffusée exclusivement sur Canal+ et beIN Sport dès 2021-2022] ? Les consommateurs accepteront-ils de payer autant pour n’avoir que la Ligue 1, même s’ils ont aussi accès à Netflix pour ce prix ? Rien n’est moins sûr.

A terme, on se dirige tout de même vers une simplification du marché puisque a priori Altice et RMC s’en vont et beIN se désengage progressivement du football. Il va donc rester Canal et Mediapro avec son alliance avec Netflix. On n’aura donc rapidement plus que ces deux mastodontes qui vont s’affronter. On devrait donc avoir un peu plus de visibilité quant aux offres à notre disposition même si ce n’est pas pour tout de suite. Toute comme en économie on dit généralement que ce qui est le pire pour les entreprises et les investisseurs c’est l’incertitude, là ça va être la même chose pour nous, consommateurs. Si en plus vous ajoutez à cela l’incertitude liée au Covid-19, ça va commencer à faire beaucoup. Il n’est pas exclu que le consommateur soit tenté de se mettre en retrait, d’attendre d’y voir plus clair avant de s’engager avec Mediapro.

Jaume Roures a réaffirmé qu’il ne fermait pas la porte à un accord avec Canal dans les semaines à venir, vous y croyez ?

Pas vraiment, non. J’ai l’impression que Canal+ a tout intérêt à laisser les choses telles qu’elles sont actuellement afin de voir venir. Ils ont deux matchs de L1 par week-end, dont la plupart des meilleures affiches, plus la Ligue des champions à partir de la saison 2021-2022, ils me semblent donc en position confortable. Je ne vois pas d’intérêt pour Canal de trouver un accord avec Mediapro dans l’immédiat. Bon, tout ça peut être battu en brèche dans deux jours, on sait comment ça marche, mais à l’heure actuelle le groupe dans la position la plus délicate c’est très clairement Mediapro. Je serais Canal+, je laisserais Mediapro se dépatouiller avec ses engagements pécuniaires qui sont gigantesques. Je le répète, je pense que ce groupe va être sur la corde raide dans les dix-huit mois qui viennent.

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