Les salariés de Netflix débrayent… On vous explique pourquoi le nouveau spectacle de Dave Chappelle fait polémique

Ce mercredi s’annonce mouvementé pour Netflix. Des salariés ont prévu un débrayage et un rassemblement devant le siège de l’entreprise à Los Angeles. Manifestantes et manifestants protesteront contre le soutien apporté par Ted Sarandos, codirecteur exécutif de la plateforme en charge des contenus, à l’humoriste Dave Chappelle, dont le spectacle The Closer, mis en ligne début octobre, contient des vannes jugées hostiles aux personnes trans et aux gays par certains. Explications.

Un spectacle polémique

Quasiment inconnu en France, Dave Chappelle, 48 ans, est l’un des comiques les plus célébrés aux Etats-Unis. L’artiste afro-américain a régulièrement été pointé du doigt tout au long de sa carrière, entamée dans les années 1990, pour ses propos visant les personnes trans et homosexuelles. C’est à nouveau le cas avec The Closer, disponible depuis début octobre sur Netflix. Dans ce spectacle, il dit appartenir à « l’équipe TERF », l’acronyme désignant les féministes qui excluent délibérément les femmes trans de leurs luttes et revendications. Il affirme que « le genre est un fait » et que ses détracteurs sont « trop sensibles ». 

Dave Chappelle met en avant son expérience en tant qu’homme noir et estime que les gays blancs « font partie d’une minorité jusqu’au moment où ils ont de nouveau besoin d’être blancs ». Il affirme que la communauté LGBTQ [lesbienne, gay, bi, trans et queer] a fait plus de progrès en quelques années que les noirs en plusieurs décennies. « Si les esclaves avaient eu de l’huile et des minishorts, nous aurions été libres cent ans plus tôt », déclare-t-il ainsi dans son spectacle, entre autres exemples.

De vives r​éactions en interne

Les réactions d’indignations ont été nombreuses. L’association LGBTQ + GLAAD a ainsi déploré, études à l’appui, l’impact négatif que la diffusion de stéréotypes sur les minorités pouvait avoir. La tempête a soufflé au sein même de la société de streaming. Aux internautes qui adressaient leurs reproches à Most, le compte Twitter de Netflix dédié « aux récits LGBTQ + », les community managers ont répondu le 14 octobre : « En tant que personne queers et trans qui gérons ce compte, vous pouvez imaginer que ces deux dernières semaines ont été difficiles. Nous ne pouvons pas toujours contrôler ce qui est diffusé à l’écran. Ce que nous pouvons contrôler est ce que nous créons ici et les points de vue que nous apportons aux discussions en interne. »

Les remous parmi le personnel ont été tels que Ted Sarandos, l’un des dirigeants de la plateforme, a adressé un mémo aux salariés et salariées de Netflix. Il y écrivait que ce qui était diffusé « à l’écran ne se traduisait pas directement en conséquences néfastes dans le monde réel » et que le principe de la liberté d’expression primait.

Mise à pied et licenciement

Terra Field, salariée trans et blanche de Netflix qui avait fait part de son indignation sur Twitter le 6 octobre, a été mise à pied quelques jours plus tard au motif qu’elle aurait fait irruption dans une réunion virtuelle de cadres. Elle a ensuite été réintégrée. La semaine dernière, Pagels-Minor, employé trans et noir de la plateforme, a été licencié pour avoir partagé des informations confidentielles avec la rédaction de Bloomberg. A savoir que Netflix avait déboursé 24,1 millions de dollars pour The Closer, contre 23,6 millions de dollars pour le précédent spectacle de Dave Chappelle ou 21,4 millions de dollars pour les neuf épisodes de Squid Game. Au New York Times, Pagels-Minor, déclare avoir été viré en réalité juste après avoir lancé un appel au débrayage via la messagerie Slack.

Une mobilisation pour « la sécurité et la dignité de toutes les communautés marginalisées »

Ce débrayage aura bien lieu ce mercredi. « Une liste de demandes fermes » sera présentée à Ted Sarandos, lors du rassemblement. Si les manifestants et manifestantes n’ont pas, pour l’heure, révélé dans le détail leurs revendications, Ashlee Marie Preston, l’une des organisatrices, a évoqué « la sécurité et la dignité de toutes les communautés marginalisées ». Terra Field appelle Netflix à faire précéder The Closer d’un avertissement sur son contenu et à promouvoir davantage de « comédiens et de talents queer et transgenres ». « Un lieu de travail ne peut pas être un bon endroit si on doit trahir sa communauté », écrit-elle dans un billet de blog.

L’arc-en-ciel de Netflix terni ?

Le mastodonte Netflix, a souvent communiqué sur sa volonté de soutenir, entre autres, les personnes LGBTQ + a travers notamment des contenus inclusifs. Ted Sarandos, dans son memo, avait assuré que l’entreprise « travaillait dur pour s’assurer que les communautés marginalisées ne soient pas définies par une seule histoire » et avait pris en exemple les séries Sex Education, Orange is the New Black, ainsi que le show de l’humoriste lesbienne Hannah Gadsby. Cette dernière a répliqué sur Instagram : « Hey Ted Sarandos. Je préférerais que tu ne me mêles pas à ta pagaille. Tu ne m’as pas payée assez pour gérer les conséquences réelles des discours haineux que tu refuses de reconnaître, Ted. Va te faire foutre, toi et ton culte amoral basé sur un algorithme. (…) C’est juste une blague : je n’ai pas franchi de limite puisque tu viens de dire au monde qu’il n’y en avait aucune. »

Jaclyn Moore, femme trans, productrice et showrunneuse de la série Netflix Dear White People, a annoncé qu’elle ne travaillerait plus avec l’entreprise tant que celle-ci « continuera à mettre à disposition et à tirer profit des contenus transphobes dangereux ». Jonathan Van Ness, star de Queer Eye, a, de son côté, enregistré une vidéo d’encouragement aux manifestants et manifestantes et, selon Variety, participera au rassemblement. D’autres talents ayant travaillé avec Netflix, tels que Jameela Jamil, Eureka O’Hara, Colton Haynes, TS Madison et Joey Soloway devraient aussi se mobiliser.

Ted Sarandos reconnaît des erreurs

Dans une interview accordée à Variety ce mardi, Ted Sarandos admet avoir « raté sa communication interne ». « J’aurais dû mener cela avec davantage d’humanité. Un groupe d’employés étaient peinés et blessés par une décision que nous avons prise. Je pense que cela doit être pris en compte en priorité (…) Ce que je n’ai pas fait. » Au sujet de The Closer, il estime que, « sous la définition de « est-ce que l’intention est de provoquer des blessures physiques ? » », le spectacle « ne tombe pas dans le discours haineux ». Ted Sarandos se dit aussi « engagé à continuer d’augmenter la représentation [des minorités] à l’écran et derrière les caméras ». Cela sera-t-il suffisant pour apaiser les esprits ? La suite au prochain épisode.