Les romans de George Sand entrent dans la Pléiade : retour sur une oeuvre engagée et féministe avant l’heure

George Sand est l’autrice de 70 romans. — © RMN – Grand Palais (musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski/Domaine public

« Quarante-neuf ans à peine après l’entrée de l’autobiographe dans la Pléiade, voici la romancière », peut-on lire sur le site la Pléiade. Les romans de George Sand, romancière, dramaturge, épistolières, critique littéraire et journaliste française du XIXe siècle, entrent enfin dans la collection de prestige des éditions Gallimard.

Il aura donc fallu près d’un demi-siècle pour que quinze de ses 70 romans rejoignent les œuvres de ses contemporains Honoré de Balzac, Alexandre Dumas, Gustave Flaubert ou encore Fedor Dostoïevski dans la Pléiade, alors même que ses textes autobiographiques y étaient déjà édités depuis 1970.

Œuvre dense et diverse

Pourquoi tant de temps ? « D’abord, la masse que représentent les romans de Sand est difficile à aborder, explique José-Luis Diaz, professeur de littérature française à l’Université Paris Diderot, qui a dirigé l’édition des deux volumes de roman, avec la collaboration d’Olivier Bara et Brigitte Diaz. Il fallait accepter de faire des choix ; moi-même, j’ai mis du temps à accepter de ne faire que deux volumes. »

L’autre raison, selon l’universitaire, tient à la réception de l’œuvre de George Sand par ses contemporains : « George Sand a longtemps été sous le feu des critiques de gens « autorisés » comme Baudelaire ou Barbey d’Aurevilly. Beaucoup de ses contemporains la soutenaient, voire l’admiraient, mais les « anti » l’ont emporté après sa mort. C’était le moment où triomphait « l’art pour l’art », alors que George Sand était une auteure engagée. »

Née Aurore Dupin en juillet 1804, elle commence à écrire en 1829. En 1832, elle prend le nom de « Sand », d’après Jules Sandeau, son amant lorsqu’elle arrive à Paris – le prénom George viendra un peu plus tard. Féministe avant l’heure, républicaine et socialiste convaincue, elle est l’autrice d’une œuvre considérable composée de romans, de correspondances, de nouvelles, d’essais, de récits de voyages, de contes, d’articles et de nombreuses pièces de théâtre.

« Le roi des romanciers »

« Le rôle de l’école, de l’édition et de l’histoire sont très importants dans la postérité de George Sand, explique Christine Planté, professeure émérite de littérature française du XIXe siècle à l’université Lumière – Lyon 2. Elle a eu un immense succès de son temps : dans les années 1830, on la considérait comme « le roi des romanciers ». C’est plutôt après qu’on va l’enfermer dans une vision restrictive et sélective de son œuvre. » Et la vie personnelle de George Sand, très médiatisée, qui alimente la rumeur, prend parfois le pas sur l’œuvre littéraire. « Très vite, l’histoire littéraire retient ses relations amoureuses, son côté transgressif et scandaleux d’un côté, les histoires champêtres de l’autre : c’est une vision assez simple qui permet d’en faire une figure enfermée dans un rôle, dans une place qu’on prétend pouvoir expliquer par le féminin. On ne l’associe pas trop à des territoires plus « masculins » comme le grand roman d’idée. »

Ainsi, explique l’enseignante, on oublie les aspects engagés de l’œuvre de Sand pour « la ramener à des motifs dits « féminins » : les romans d’amours, les romans champêtres, qu’on confond d’ailleurs avec des romans destinés à un jeune public. » Pourtant, les trois romans « champêtres » de Sand, La Petite Fadette, La Mare au diable et François le Champi, ne sont « pas si convenus, insiste José-Luis Diaz. Elle y fait des choix esthétiques nouveaux. Par exemple, elle clone le langage des paysans du Berry : c’est un travail linguistique réel, imprégné de sa vie dans la région. C’est une démarche très originale pour l’époque. »

Son œuvre souffre aussi de la comparaison avec certains de ses contemporains. « Le roman réaliste puis naturaliste ont été les grands vainqueurs de l’histoire littéraire, précise Christine Planté. Or, on a reproché à George Sand d’être idéaliste. Mais son « idéalisme » est une attitude choisie. Elle parle de la réalité de son temps, qu’elle connaît bien. Elle préfère mettre en scène des personnages qui donnent envie de transformer le monde, qui font croire au bien plutôt que de mettre l’accent sur une peinture minutieuse des côtés les plus sombres de l’humanité. »

Changement de considération

De fait, si George Sand a toujours fait partie des classiques de la littérature, il lui a longtemps manqué une certaine aura qui entoure plusieurs de ses contemporains, estime José-Louis Diaz. « George Sand est restée considérée comme un classique pendant tout le XXe siècle, et son œuvre a été réimprimée constamment. Mais elle n’avait pas l’émotion de gloire qui entoure les autres. » Dans le milieu littéraire, le virage ne se produit pas avant la fin du XXe siècle, et surtout le bicentenaire de l’autrice. « En 2004, il y a eu une série de manifestations qui correspondaient à un retour en grâce de George Sand, d’abord universitaire puis auprès du grand public, raconte José-Luis Diaz. Comme il y avait un retard de consécration, il y avait de quoi faire autour de son œuvre, beaucoup de choses à redécouvrir. »

Une œuvre aussi vaste nécessite donc des choix, la Pléiade n’ayant pour l’instant prévu que deux volumes de romans de George Sand. « C’est très compliqué, on fait des choix que parfois on regrette, détaille José-Luis Diaz. Il y a des incontournables : les romans champêtres ; Lélia, même s’il est difficile à lire ; le premier roman qu’elle a publié, Indiana… Il y avait aussi des critères de longueur, nous avons dû supprimer les romans socialistes qui étaient trop longs, et des critères chronologiques : il fallait couvrir toute sa carrière. » Les deux volumes contiennent aussi des textes moins connus du grand public, comme La Ville noire ou Pauline.

« Elle réinvente le roman »

« Son œuvre est d’une très grande diversité, note José-Luis Diaz. Ses romans sont empreints d’une grande liberté : elle n’est pas tout contrainte par les règles strictes que Flaubert impose au genre. Elle réinvente chaque fois, toute seule dans ses nuits d’écriture, le roman. » Et ce, malgré la simplicité d’écriture qu’on a pu lui reprocher. « George Sand a un style que ses détracteurs ont pu qualifier de « coulant » car elle un souci d’écrire une langue qui peut toucher un large public, explique Christine Planté. Elle est en même temps très innovatrice. Elle est la première à donner la parole à des personnages issus du monde rural, à écrire sur le monde industriel, ou sur les atteintes portées à la nature. »

Surtout, elle met en scène des personnages féminins très forts, des « héroïnes qui revendiquent leur liberté de femme », selon José-Luis Diaz. Ses lecteurs et ses lectrices lui écrivent en nombre, pour lui faire part de leur plaisir à lire son œuvre. « Dès ses premières œuvres, une partie de son public est des femmes bouleversées de lire un roman comme Indiana, qui expose les éléments les plus intimes ou révoltants de leur condition et en particulier de leur soumission dans le mariage », raconte Christine Planté. De quoi construire peu à peu la légende d’une autrice qui reste aujourd’hui une figure féministe importante de la littérature. « Parce qu’elle est la première », estime José-Luis Diaz. « Parce qu’elle très connue, et qu’elle permet de réunir dans sa personne plusieurs éléments d’affranchissements spectaculaires : en tant que créatrice, dans sa vie privée, et parce qu’elle a réussi à s’affirmer dans un espace mixte, ajoute Christine Planté. Mais elle a toujours refusé d’être porte-parole de la cause féministe, d’une cause « féministe » (le mot alors n’existe pas) séparée d’un mouvement général de transformation sociale. »

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