«Les riverains de Rosa Parks abandonnés face aux toxicomanes»
Au quartier Rosa Parks, « en un an, on a perdu 70 % de notre clientèle, dont 80 % des enfants », déclare Stéphane, gérant d’une salle de boxe. Les écoles ont perdu 20 % de leurs élèves, selon les riverains de Rosa Craque.
Dans le quartier Rosa Parks,
« Tu devrais décrocher un peu de ton portable et faire attention où tu mets les pieds ici, gamin », prévient Franck* à un adolescent qui utilise son téléphone en sortant de la gare du RER E. L’agent de sécurité ajoute à son collègue : « Sûrement un nouveau venu. » Les habitués du quartier Rosa Parks, situé dans le 19e arrondissement de Paris, savent qu’il est préférable de rester vigilant, car une seule erreur de négligence peut mener à une mauvaise rencontre.
Pour préparer les Jeux olympiques de 2024, des dizaines de toxicomanes ont été rassemblés sur le quai du quartier – certains estiment leur nombre à 200 – afin de les déloger de la colline du crack (18e) et de la place Stalingrad (19e). Leur surnom de « zombies », ainsi que les nombreuses références à Walking Dead, laissent peu de place au doute. Sous l’effet du crack, presque en libre-service sous le pont du périphérique, les corps sont décharnés, la démarche est devenue rampante, les regards vides de toute émotion, et, faute d’une autre existence que la consommation, les vêtements sont déchirés, les peaux sales et l’hygiène absente.

Pour accentuer le sentiment de dystopie, il suffit de regarder de l’autre côté du canal. Sur la rive opposée, les Parisiens profitent du quai tranquille pour faire leur course du jour. Mais ici, la vie semble avoir presque disparu, les riverains ayant depuis longtemps perdu l’envie de se promener au bord de l’eau.
« Ils ne sont plus dans le même monde que nous »
« En un an, nous avons perdu 70 % de notre clientèle, dont 80 % des enfants », indique Stéphane, gérant d’une salle de boxe située à quelques mètres du quai. « Toutes mes autres salles se portent bien financièrement, mais ici, c’est impossible. » Il ne reste plus que trois bâtiments sur le quai abandonné. Lui, une association de musique qui a fermé ses portes, et une crèche « qui ne doit plus avoir que trois bébés ». Il est difficile d’espérer plus d’activités dans un tel environnement. « Lorsqu’on a une fibre humaniste, il y a ici une misère qui dépasse ce qu’on peut imaginer, et au-delà de ce qu’on peut accepter. »
La désolation du quai s’étend rapidement aux autres rues du quartier. Souvent, « les zombies » sortent de leurs « nids », comme on les appelle, et errent dans les rues adjacentes. « L’un d’eux a agressé une femme une fois. Il ne cherchait même pas à la voler. C’était juste gratuit. Je ne pense même pas qu’ils soient méchants, ils ne sont simplement plus dans le même monde que nous », raconte Franck. Il y a aussi ce couple qui a découvert un « zombie » en train de déféquer sur leur palier, cet autre « zombie » qui traînait nu dans les rues, celui qui a suivi un enfant dans tout le quartier, ces enfants qu’on accompagne à l’école pour ne pas les laisser marcher seuls, ces rues qu’on évite le soir…

Au-delà de ces anecdotes échangées en terrasse, la présence des toxicomanes s’est presque normalisée, renforçant l’étrangeté du paysage. Au cœur de Paris, de nombreux habitants de Rosa Parks ne s’étonnent plus de voir des « crackheads » consommant en plein air, achetant en plein boulevard ou même entrant dans des immeubles, des magasins et des appartements. Ici, les dealers vendent en plein jour, sous les yeux de tous – agents de sécurité, riverains, policiers municipaux. Malgré ce décor, Aziz continue de faire ses tractions dans le parc de musculation du quai, à quelques mètres de leur « nid », comme si de rien n’était. Quelle alternative ? « Bien sûr qu’on les remarque. Mais nous ne comptons pas rester cloîtrés chez nous, ce serait insupportable. Ils sont là, nous sommes là, nous apprenons à faire avec. »
20 % d’élèves en moins dans les écoles
Le désespoir est un sentiment que Claire refuse cependant de céder. « Ce serait capituler. » Elle fait partie de Rosa Craque, une association fondée en septembre 2023 après qu’une enfant s’est accidentellement piquée avec une seringue laissée sur place. « Nous sommes le quartier sacrifié de Paris, excentré et ignoré. On les a parqués ici, là où ils ne dérangent pas les touristes et les privilégiés, et on nous a abandonnés. »

Les écoles ont perdu 20 % de leurs élèves, selon les riverains de Rosa Craque, et les commerces ferment les uns après les autres. Le boulevard Macdonald est désormais une longue allée de portes closes, de boutiques à louer sans preneurs et de bâtiments abandonnés qui prennent la poussière. « Il ne reste qu’une boulangerie, nous n’avons pas de coiffeur. » Elle le sait, à deux stations de métro, « il y a treize boulangeries par rue ». Pourquoi n’aurions-nous pas droit, nous aussi, à une vie de quartier ?
Impuissance du maire
Dernier événement marquant, le départ de BNP Paribas, qui était installé depuis plus de dix ans, mentionnant les problèmes d’insécurité bien connus ici. En plus du départ de 2 000 salariés, véritable poumon économique du quartier, la banque risque de prendre dans ses bagages les agents de sécurité, qu’elle avait engagés pour sécuriser le trajet de ses employés. Une présence qui n’a pas réussi à convaincre l’entreprise de rester, mais qui était réconfortante pour tous les habitants. Leroy Merlin, un autre grand groupe de la zone, a également annoncé son départ imminent. Que restera-t-il, si ce n’est une multitude de problèmes et des portes closes ?
Car la problématique persiste, demeurant insoluble. L’État, notamment à travers la police nationale, est le seul habilité à lutter contre le trafic de stupéfiants. La police municipale ne peut que dresser des contraventions pour les nombreux troubles à l’ordre public ou les dégradations, mais pas pour la consommation. « Et même ça, ils ne le font plus. On assiste à des scènes surréalistes sous le regard des policiers », s’emporte un habitant. L’ouverture d’un centre de soins est, quant à elle, décidée par l’Agence régionale de santé. Contrairement à d’autres drogues, le crack ne possédant pas de sevrage. Le maire du 19e, François Dagnaud, qui a organisé le 26 février une réunion en vue des élections municipales (15 et 22 mars), ne peut que défendre son bilan municipal en évoquant son propre manque de moyens. Une maigre consolation pour les riverains en colère et exaspérés.

« Tout le monde se renvoie la balle, et personne ne se soucie de nous. Les « zombies » vont rester là. Où les mettre sinon ? C’est un drame humain, pour eux, mais aussi pour nous par ricochet », commentait une habitante dans l’après-midi. Le soleil avait fait surface, et son enfant jouait avec candeur dans le parc municipal. Pendant un instant, le quartier offrait un paysage agréable à contempler, assise sur son banc. Un moment trop rare. « Nous quittons le quartier en 2027. Ici, il n’y a plus d’espoir. »

