Les playlists « mood » ne reprennent-elles pas des musiques d’ascenseur ?
La société Muzak, fondée en 1934 par George Owen Squier, a pour but de diffuser de la musique afin d’améliorer la productivité des employés, avec des chiffres de + 10, voire + 13 %. Le documentaire « Une histoire de la musique d’ascenseur » de David Unger évoque également l’influence de Muzak sur les playlists thématisées d’aujourd’hui, qui sont inspirées des compositions conçues pour accompagner diverses tâches quotidiennes.
Quelle distinction peut-on faire entre nos playlists « mood », telles que Booster ma course, Réveil zen ou Soirée au coin du feu, et les musiques d’ascenseur souvent jugées insipides ? Un raccourci audacieux pourrait presque laisser croire qu’il s’agit de… la même chose ! En effet, les premières sont les héritières des secondes ! C’est du moins l’une des conclusions d’un fascinant documentaire Une histoire de la musique d’ascenseur, diffusé sur arte.tv et YouTube à partir du 11 mars. Réalisé par David Unger, ce film visionné par 20 Minutes regorge de révélations… Après l’avoir regardé, vous ne prendrez plus l’ascenseur de la même manière !
Ambiance des lieux de travail
Un nom qui ne vous dit peut-être rien : « Muzak ». Il désigne une société new-yorkaise fondée en 1934 par un général du nom de George Owen Squier. Pionnier de l’aviation (il a effectué le premier vol militaire avec les frères Wright en 1908 !), il inventa, à l’âge de la retraite, un système de télécommunications permettant de diffuser plusieurs signaux sonores sur un même câble, semblable à ce que permet la fibre optique pour la vidéo. Quel était l’objectif ?
Avec Muzak (contraction de « Music » et « Kodak »), ce général à la retraite allait pouvoir jouer sa propre musique. Avec une partition soigneusement élaborée : de la musique créée spécifiquement pour égayer les lieux de travail et aider les employés à être plus efficaces. Trop beau ? Pas forcément…
Une forme de perversion et de manipulation
Le documentaire Une histoire de la musique d’ascenseur, en s’appuyant largement sur des images d’archives, revient sur ces débuts prometteurs. Si la démarche du vieux militaire peut sembler aujourd’hui désuète, il devient vite évident que Muzak ne vise pas simplement à instaurer une ambiance agréable dans les chaînes de montage et bureaux, mais à donner le tempo.
« Sa philosophie est qu’une musique ennuyeuse peut rendre moins ennuyante une tâche ennuyeuse », analyse Pauline Nadrigny, philosophe et experte des arts sonores. Au-delà de ce qui pourrait suggérer un meilleur confort au travail, la musique de Muzak n’aura d’autre but que d’augmenter la productivité des employés… Des chiffres de + 10, voire + 13 %, sont avancés…
« Derrière ce souci apparent du bien-être du travailleur, se cache en réalité une forme de perversion de l’expérience musicale et une manipulation profonde des émotions dans une société axée sur la productivité », ajoute la philosophe dans le film Une histoire de la musique d’ascenseur.

Le documentaire de 52 minutes de David Unger évoque bien sûr la musique d’ascenseur. Muzak a ainsi conçu une ambiance sonore spécifique pour les buildings, avec pour objectif de calmer les nerfs des usagers de l’ascenseur, pas toujours sereins à l’idée d’être enfermés dans ces espaces, encore relativement nouveaux à l’époque !
Muzak a rapidement compris que la musique avait des vertus « fonctionnelles », « comme la musique militaire destinée à préparer au combat », rappelle Jacques Attali, auteur du livre Bruits, paru en 1977. D’ailleurs, la société new-yorkaise prospérera dans les usines d’armement durant la Seconde Guerre mondiale, avant de se tourner vers l’industrie du disque (en pleine expansion) dans les années 1950. Mais revenons à nos playlists « mood » ! Patience, nous y arrivons !

Dans les fifties, la Muzak se répand en vinyles adaptés à chaque moment de la journée : des morceaux pour la lecture, l’heure du café, ou pour un barbecue entre amis. Un disque arbore même une pochette avec une femme apparemment heureuse avec son aspirateur. Son titre, très inspiré de Disney : « Siffler en travaillant » ! Accompagné d’un slogan : « Ce disque a le don d’alléger les tâches ménagères ». Un peu difficile à croire…
Autre constat au visionnage du documentaire d’arte.tv : la musique dans les supermarchés. Saviez-vous qu’elle peut varier selon les jours de la semaine, voire par rayons ? L’objectif est de stimuler les achats et de nous « déculpabiliser » lors du paiement, comme l’explique Jacques Attali. C’est révélateur.
Ainsi, nos playlists « mood » trouvent, malgré nous, leur inspiration dans la Muzak ! Il ne s’agit pas ici des compilations 90’s ou de Aya Nakamura, qui regroupent les incontournables de nos smartphones. Il est question de ces titres thématiques étiquetés Concentration, Motivation, etc., ceux qui ont des vertus spécifiques pour nous accompagner durant certains moments de la journée. Comme le révèle le film Une histoire de la musique d’ascenseur sur arte.tv, tous ne visent pas forcément un bon objectif…

