« Les maths ne sont pas utiles uniquement aux pros : niveau des Français en inquiétude »
Olivier Andriès, directeur général de Safran, a déclaré « Ce qui m’inquiète, c’est de voir le niveau [de mathématiques des Français et Françaises] progressivement baisser » lors d’une intervention au Sénat. Une étude, publiée en 2024 par Baptiste Larseneur, indique que « dès le CM1, la France est dernière en Europe en maths » et souligne que des difficultés commencent très tôt.
« Ce qui m’inquiète, c’est de voir le niveau [de mathématiques des Français et Françaises] progressivement baisser ». Mercredi, devant le Sénat, Olivier Andriès, directeur général de Safran, a tiré la sonnette d’alarme. D’après lui, cette baisse constitue une « bombe à retardement » pour l’économie française, susceptible de provoquer une pénurie d’ingénieurs.
Le patron de ce grand groupe industriel et technologique français a-t-il raison de s’inquiéter ? « Je ne serai pas alarmiste mais il faut être vigilant », nuance Elise Janvresse, directrice adjointe scientifique de l’Institut national des sciences mathématiques et de leurs interactions (Insmi) du CNRS. « Les maths ne servent pas qu’à ceux qui en font leur métier. Elles sont indispensables pour comprendre les graphiques, les données, avoir du recul face aux sondages, et plus largement le monde qui nous entoure », appuie-t-elle.
Un regret partagé par des milliers de Français
Cette perception ressort clairement de la grande consultation du CNRS menée l’an dernier, à laquelle 33.000 personnes ont participé. L’objectif ? Mieux comprendre les attentes et les freins liés à l’apprentissage des mathématiques. « Beaucoup ont exprimé le regret de ne pas avoir compris plus tôt l’utilité des maths et disent aujourd’hui combien ce manque peut être limitant. Nombre d’entre eux souhaitent même reprendre cet apprentissage », rapporte Elise Janvresse.
Pour elle, la réforme qui a supprimé les mathématiques du tronc commun au lycée a poussé les élèves à décrocher. D’après la directrice adjointe scientifique, l’idéal serait d’avoir un intermédiaire – l’équivalent de l’ancienne spécialité du bac ES – pour que tous les élèves fassent des mathématiques jusqu’au bout de leur scolarité.
Des difficultés dès le primaire
Pour Baptiste Larseneur, expert associé à l’Institut Montaigne, le constat est plus sévère. Son étude, publiée en 2024, était titrée « Une nation en péril ». « Dès le CM1, la France est dernière en Europe en maths. Les difficultés commencent très tôt et s’accumulent ensuite », détaille-t-il. Pour lui, le niveau est alarmant, d’autant plus qu’il « chute depuis vingt ans ». Une étude, conduite sur trente ans, montre que neuf élèves sur dix ont aujourd’hui un niveau inférieur ou égal au niveau médian des élèves évalués en 1987.
Au collège, la France se situe dans la moyenne des pays de l’OCDE, mais la baisse est plus rapide que chez ses voisins. « Le déclin du niveau touche absolument tous les élèves », souligne Baptiste Larseneur, qui pointe le manque de candidats à l’enseignement et une formation insuffisante des professeurs des écoles. « Il faut de très bons enseignants pour inverser la tendance », assure-t-il.
Pour l’expert associé sur les questions d’éducation, l’autre signal inquiétant, c’est la part des élèves français en grande difficulté qui augmente. « Et a contrario, celle des plus performants diminue, constate-t-il. Or, il faut 15 à 20 % d’une génération très performante pour porter la croissance du pays, notamment avec l’essor de l’intelligence artificielle. Si vous n’avez pas cette part et que le niveau de maths s’effondre, c’est aussi la souveraineté du pays qui est menacée. »
Genre, représentations et pistes de solutions
Elise Janvresse rappelle toutefois qu’un élève motivé peut encore atteindre un excellent niveau via les spécialités. Mais elle alerte sur la sous-représentation des filles. « Les maths restent perçues comme une discipline élitiste et masculine, ce qui freine certaines vocations », souligne-t-elle. Pour elle, il faut davantage montrer le côté « créatif et utile des maths », insister sur le côté naturel de « faire des erreurs et recommencer ».
Les deux spécialistes s’accordent sur un point : il faut déconstruire l’idée que les mathématiques seraient une aptitude innée. « Cette croyance décourage l’investissement », estime Baptiste Larseneur, qui plaide également pour la réduction des inégalités scolaires pour « faire réussir tout le monde » dans cette matière. D’après nos spécialistes, il faut revenir aux apprentissages fondamentaux dès le primaire, notamment sur le calcul mental, les fractions et les décimaux, y compris sous forme de jeux à partir de l’école maternelle. « Il faut agir dès le plus jeune âge », conclut Baptiste Larseneur.

