Les grands bandits de l’Histoire: La longue cavale des frères Bellacoscia, rois du maquis corse

Antoine Bellacoscia, à une date inconnue. — Visual & Written/SUPERSTOCK/SIPA

  • 20 Minutes, en partenariat avec Retronews, revient sur les figures emblématiques du grand banditisme de France et des Etats-Unis.
  • Aujourd’hui, retour sur les frères Bellacoscia, deux célèbres bandits corses qui ont échappé aux autorités pendant plus de quarante ans. 
  • Leurs crimes et leur mode de vie ont fasciné la presse du 19e siècle, qui se faisait l’écho de la moindre anecdote à leur sujet, entre fantasmes et réalité.

Cet été en partenariat avec Retronews, le site de presse de la Bibliothèque nationale de France, 20 Minutes fait revivre les figures du grand banditisme en France et aux Etats-Unis. Aujourd’hui, focus sur les bandits corses Bellacoscia, qui ont fasciné la presse du 19e siècle.

Avec son élégant chapeau noir et sa longue barbe blanche, l’homme a tout l’air d’un patriarche respectable. Seul son regard perçant laisse entrevoir une forme de sévérité qui détonne avec ce type de portrait officiel. Et pour cause : la présence d’Antoine Bellacoscia sur cette carte postale tient à son statut de « roi des bandits corses ».

Une réputation entretenue tout au long de la seconde moitié du 19e siècle par une presse nationale à l’affût du moindre fait divers en provenance de l’île, encore considérée comme une terre régie par la violence. La notoriété d’Antoine et celle de son frère cadet, Jacques, dépassent en effet rapidement leur village natal de Bocognano, situé à mi-chemin entre Corte et Ajaccio, pour gagner le continent.

Les lecteurs du Figaro ou encore du Petit Journal se passionnent pour les faits d’armes des deux brigands qui ont trouvé refuge dans le maquis, au pied des châtaigneraies du Monte d’Oro, après leur premier écart à la loi. Il faut dire que le parcours de cette famille « dont l’existence et la prospérité est une ironie pour la civilisation », selon les mots du Petit Marseillais, a tout pour fasciner. A commencer par ses origines : « Le père des bandits actuels s’appelait Paul Bonelli. Bellacoscia (belle cuisse) n’est qu’un surnom qu’on lui avait donné et qui a fini par remplacer complètement le nom de famille. »

La fuite dans le maquis

A Bocognano, tout le monde connaît en effet le vieil homme et sa vingtaine d’enfants, nés des trois sœurs avec lesquelles il vit en concubinage, sous ce sobriquet. Mais ses deux fils les plus farouches commencent à s’extraire de son ombre en 1848, comme l’explique Caroline Parsi, historienne et autrice du livre Vendetta. Bandits et crimes d’honneur en Corse au XIXe siècle (éd. Vendémiaire) : « En février, ils commettent une tentative d’assassinat sur le maire de Bocognano, qui avait refusé de leur délivrer un certificat les exemptant du service militaire, ainsi que le bornage d’une propriété. C’est l’acte de départ qui les précipite dans le maquis. »

« En novembre, Antoine prend en otage le père de Jeanne Cerati, dont il lui a refusé la main, pour le forcer à donner son accord. Il commettra finalement son premier assassinat deux ans plus tard, en abattant Jean-Baptiste Marcangeli qui avait eu l’affront d’épouser la jeune femme », poursuit-elle.

Antoine et Jacques ne manqueront pas non plus de s’occuper du séducteur qui a répudié l’une de leurs sœurs. Autant d’exactions qui leur valent une condamnation à mort – la première d’une longue liste –, en 1854, dont ils ne s’inquiètent pas outre mesure. Les nombreuses tentatives d’arrestation entreprises par les gendarmes se solderont en effet systématiquement par un échec cinglant pendant plus de quarante ans.

En mars 1857, La Presse relate par exemple la dernière battue menée dans le maquis de la Pentica : « Un matin, par un épais brouillard, des gendarmes du poste de Pastricciola battaient le pays sous la conduite de trois guides qui étaient sur les traces des bandits. […] L’un des guides a l’imprudence de prononcer ces trois mots : ‘Nous les tenons !’ A l’instant même, un coup de feu part d’un fourré voisin, et le malheureux guide tombe, frappé de deux balles. »

Des « bandits d’honneur »

Les rares gendarmes qui parviennent à apercevoir le bout de leur barbe noire ne sont pas mieux lotis, comme le raconte Le Petit Marseillais en septembre 1879 : « Une fois, on les surprit dans leur maisonnette, mais ils parvinrent à s’échapper, à passer par des lieux impraticables ». Outre leur connaissance inégalée du maquis et leur « infaillible adresse à la carabine », Antoine et Jacques peuvent compter sur l’aide des habitants de Bocognano, toujours prêts à les alerter de l’arrivée des autorités ou à leur fournir de quoi manger. « Les villageois ne considéraient pas les Bellacoscia comme des criminels mais comme des justiciers parce qu’ils appliquaient le code de l’honneur en vigueur sur l’île, c’était une question de justice privée, dans laquelle le pouvoir n’avait pas à intervenir », note Caroline Parsi.

Le Figaro détaille lui-même, en mars 1875, la différence fondamentale entre ces « bandits d’honneur » et les bandits dits « percepteurs » : « Les frères-bandits ont les mains pures de tout acte de pillage. Ils « détournent » un gendarme de sa caserne mais ils ne détourneraient pas un sou d’un coffre-fort. Ils font mieux. C’est eux qui se sont chargés de la police des grandes routes du canton de Soccia : on leur doit la mise en déroute d’une bande de fripons qui se disposaient à attaquer une patache [un modeste carrosse]. »

Certains entrepreneurs vont jusqu’à monnayer directement les services des Bellacoscia pour s’éviter des ennuis potentiels. « Pendant la construction du chemin de fer corse, la société en charge des travaux a fait appel à eux sur toute la portion où ils régnaient à Bocognano, pour éviter les vols sur le chantier. Les frères avaient disposé des panneaux « Propriété privée – Bellacoscia » aux alentours », raconte Jean-Paul Pellegrinetti, historien et directeur du Centre de la Méditerranée moderne et contemporaine à l’université de Nice.

Deux frères mentionnés dans les guides touristiques

Antoine et Jacques profitent pour leur part de leur notoriété pour rencontrer certaines des personnalités les plus en vue de l’époque. Le baron Haussmann, la duchesse de Saxe… La presse se fait l’écho de l’accueil réservé à ces célébrités dans le domaine des Bellacoscia, au nez et à la barbe des gendarmes. « C’est difficile à concevoir aujourd’hui, on imagine mal des personnalités publiques s’afficher avec des bandits. Mais à ce moment-là, ces figures rebelles représentent l’image de la tradition corse : leur rendre visite est synonyme de prestige pour ces personnalités, c’est un moyen de montrer qu’ils ont pris des risques pour s’intéresser aux héros du peuple », explique Caroline Parsi.

Antoine Bellacoscia, au début du 20e siècle. Antoine Bellacoscia, au début du 20e siècle. – MARY EVANS/SIPA

A la fin du 19e siècle, certains guides de voyage suggèrent même aux touristes de passage en Corse de visiter Bocognano pour jouer aux cartes ou fumer la pipe avec les deux bandits. Ces derniers les reçoivent chaleureusement, sans qu’aucun incident ne soit jamais à déplorer, comme le note Le Petit Marseillais avec ironie en juin 1878 : « Il n’y a pas longtemps, à Ajaccio, on délivrait des laissez-passer aux Anglais excentriques qui désiraient voir de près cette curiosité originale, les Bellacoscia libres au milieu de leurs rochers. Avec quelques précautions, l’excursion était sans danger. »

L’influence du romantisme

Mais quelle part jouent les clichés très répandus sur la Corse dans ces récits, souvent présentés comme la simple transposition d’une anecdote entendue au détour d’une rencontre avec l’habitant ? « C’est typique des constructions intellectuelles du 19e siècle, ce sont des images romantiques tardives mais attendues par le public, entretenues notamment par des auteurs de talent comme Maupassant, qui popularise le banditisme insulaire », analyse Antoine-Marie Graziani, historien spécialiste de la Corse. Dans un éditorial du Gaulois publié en 1880, l’écrivain livre par exemple un portrait peu flatteur des Bellacoscia, « des bandits riches », qui « manquent du goût littéraire le plus simple ».

« Dans les années 1880, le taux de criminalité de la Corse reste exceptionnel, bien supérieur à la moyenne nationale. Mais certaines régions aussi violentes, comme les montagnes du Massif Central, sont beaucoup moins évoquées dans la presse. On monte vraiment la Corse en épingle parce qu’elle est exotique, qu’elle représente l’insularité », abonde Caroline Parsi.

« Les bandits sont l’incarnation d’une forme de liberté »

La popularité nationale des frères Bellacoscia s’explique aussi par leur marginalité, eux qui sont nés sans état civil. « A l’époque, les codes civils deviennent de plus en plus rigoureux, il y a une restriction des libertés. Les bandits y résistent, ils sont l’incarnation d’une forme de liberté qui n’est pas sans rappeler celle des pirates », souligne Michel Vergé-Franceschi, auteur du livre Le voyage en corse : anthologie de voyageurs de l’Antiquité à nos jours (éd. Robert Laffont).

Le Figaro ne dit pas autre chose en conclusion de l’une de ses chroniques : « On aura beau dire, il y a dans la féroce odyssée de ces héros de broussailles, rompant avec la société et ses institutions, je ne sais quoi d’homérique qui vous captive. Si coupable qu’elle soit, leur révolte n’est pas dépourvue d’une certaine grandeur et l’on se surprend à l’admirer… »

La fin de la cavale

Mais à la fin du siècle, alors que la presse française accorde une place toujours plus importante à la Corse ou à ses bandits, Antoine Bonelli, fatigué de devoir se cacher des gendarmes, songe de plus en plus sérieusement à quitter le maquis. Fin juin 1892, deux ans après que ses filles ont profité de la visite en Corse du président Sadi Carnot pour lui demander sa grâce, il accepte de se constituer prisonnier.

Le triomphe que lui réserve la foule rassemblée dans les rues de Bastia à sa sortie du palais de justice laisse peu de choix au gouvernement, bien obligé de céder face à la pression de l’opinion. Au terme de son procès, Antoine Bellacoscia est déclaré non coupable mais interdit de séjour en Corse. Ce bannissement est toutefois vite levé, ce qui lui permet donc de rester sur l’île, où il mourra de vieillesse en 1907, à l’âge de 79 ans.

La presse avait en revanche tort de supposer, à la reddition d’Antoine, que Jacques ne tarderait pas lui non plus à se constituer prisonnier. Le plus mystérieux des deux frères restera en effet caché dans le maquis jusqu’à sa mort supposée, en 1895, comme le rapportait Le Petit Journal : « Jacques Bellacoscia est-il mort ? […] Au mois de janvier dernier, le maréchal des logis de gendarmerie commandant de la brigade de Bocognano acquérait la certitude que le bandit Jacques Bellacoscia était décédé chez un aubergiste du Grousinet, nommé Marcaggi, et que sa mort avait été tenue secrète. »

Mais à leur arrivée sur sa tombe présumée, les autorités ne trouvent que son manteau en poil de chèvre. Le cadavre reste introuvable. « Encore aujourd’hui, on sait très peu de chose sur la disparition de Jacques, qui serait mort d’une embolie pulmonaire. Son corps a-t-il été caché par la famille pour éviter qu’on puisse l’ausculter et potentiellement découvrir qu’il a été tué par balles, ce qui aurait nui à sa réputation ? Le mystère reste entier », conclut Caroline Parsi.

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