Les Corses de la « Brise de mer » volent la banque UBS de Genève
En mars 1990, cinq malfaiteurs armés pénètrent dans une agence de l’UBS à Genève et emportent 220 kg de billets, soit 31,4 millions de francs suisses. En mai 1992, Michel Ferrari et ses deux complices sont condamnés à sept ans et demi de prison pour leur implication dans le casse, tandis que Sébastien, le gardien de l’UBS, est acquitté quatre ans plus tard.
En ce début de printemps 1990, un souffle de criminalité corse envahit Genève. Le dimanche 25 mars au matin, cinq malfaiteurs armés s’introduisent sans effraction dans une agence de l’UBS, située dans le passage des Lions. Ils maîtrisent les deux gardiens, désactivent les alarmes avec une facilité déconcertante, et s’emparent des coffres sans laisser de traces. Le commando emporte 220 kg de billets, soit 31,4 millions de francs suisses, équivalant à environ 20 millions d’euros. Ils fuient ensuite à bord de deux voitures immatriculées en France. L’alerte est donnée vers 9h38 lorsque deux employés de la banque aperçoivent, derrière la porte vitrée de l’entrée du personnel, un gardien bâillonné.
À leur arrivée, les policiers découvrent quatre hommes menottés, le visage caché par du scotch, dont un concierge et un manutentionnaire venu régler l’heure d’été. Des dizaines de coffres ont été ouverts dans la section des valeurs étrangères de la banque. Pourtant, les voleurs n’ont même pas emporté la totalité de l’argent, laissant des liasses de billets éparpillées au sol. Les enquêteurs constatent qu’ils avaient des informations précises : ils connaissaient les combinaisons des coffres et savaient où se trouvaient les clés pour les ouvrir. Il semble donc probable qu’ils aient bénéficié d’une aide interne.
L’UBS propose une récompense de 3 millions de francs suisses pour toute information permettant d’identifier et de retrouver les auteurs du cambriolage. Cela porte ses fruits. La banque reçoit un appel d’un certain Georges, un entrepreneur niçois, qui informe les autorités du nom du principal responsable. Ce dernier se nomme Michel Ferrari, professeur de sport marié à la secrétaire de direction de l’agence. Le 29 mai, il est appréhendé par la police en sortant d’une cabine téléphonique. L’homme avoue rapidement son implication, précisant avoir été aidé par deux complices : Laurent, un ami travaillant également à l’UBS, et Sébastien, l’un des vigiles de l’établissement.
Michel Ferrari a amassé sa fortune dans les années 1980 en transportant discrètement des valises pleines d’or et de billets entre la France et la Suisse. Toutefois, son activité devient progressivement moins lucrative. Il décide alors de cambrioler l’agence UBS où travaille son épouse, ayant été informé par son ami Laurent des faiblesses des systèmes de sécurité des coffres. Il mentionne son projet à des malfrats corses rencontrés via Georges, qui le dénonce ensuite pour toucher la récompense promise. Le trio espérait récupérer la moitié du butin, soit 15 millions de francs suisses, mais n’en profitera jamais. « J’avais trop confiance », a-t-il déclaré dans une interview à la TSR. « Mais on a tous été lésés. »
Bien que trompés, Michel Ferrari et ses deux complices, qui nient les accusations, se présentent en mai 1992 devant la cour d’assises de Genève. Ils sont tous trois condamnés à sept ans et demi de prison. Sébastien, le gardien de l’UBS, est acquitté par la suite, au bénéfice du doute, quatre ans plus tard, lors du procès en appel.
Pendant ce temps, les enquêteurs cherchent à remonter jusqu’aux Corses impliqués dans le cambriolage. Il s’agit de criminels chevronnés, membres du gang de la Brise de mer. « C’est le groupe de banditisme le plus efficace des années 1980 jusqu’aux années 2000-2010 », souligne le journaliste Brendan Kemmet, spécialiste du sujet et coauteur du livre *Richard Casanova, vie et mort du dernier parrain corse*.
Le gang tire son nom d’un bar du vieux port de Bastia, ouvert par Antoine Castelli, un malfaiteur formé dans le milieu parisien des années 1960, qui leur servait de « zone de repli ». « Il y a eu deux générations : tout d’abord, celle de Francis Santucci, le leader de l’équipe, puis celle des jeunes, Richard Casanova, Dominique Rutily, les frères Guazzelli… Ils ont constitué le noyau dur de la Brise de mer dans les années 1980 et 1990. C’étaient des gens redoutables, dangereux et un peu intrépides, qui ne reculaient devant rien. Ils se sont fait une réputation en éliminant des individus dans le milieu marseillais », ajoute Brendan Kemmet.
À l’époque, le gang est reconnu pour avoir mené de nombreux braquages de banques et attaqué des fourgons blindés à travers la France. Leurs activités incluent également le racket et les règlements de comptes. « Il ne fait aucun doute que la Brise de mer est impliquée dans le braquage de l’UBS », insiste Brendan Kemmet. Michel Ferrari fournit aux enquêteurs les noms des membres de cette organisation criminelle qu’il soupçonne d’être les auteurs du cambriolage : Jacques et Joël Patacchini, André Benedetti dit « Le Chinois », et Alexandre Chevrière, le Marseillais du groupe. Il a même été photographié à Genève avec deux d’entre eux.
Richard Casanova, un des piliers de la Brise de mer, serait le véritable « cerveau » de l’opération. « C’était un logisticien exceptionnel, quelqu’un qui préparait presque des braquages clé en main avec les véhicules, les appartements de repli, et les fausses identités », poursuit Brendan Kemmet. Les membres du gang auraient également effectué des repérages dans la banque deux mois avant le cambriolage. « Cela dure au moins une heure. Les Corses examinent tout ce qui se passe dans l’établissement, les coffres, les alarmes, etc. », a raconté Michel Ferrari à la TSR.
Dans les années qui suivent le braquage de l’UBS, les forces de l’ordre interpellent un à un les malfaiteurs corses. Le procès de quatre d’entre eux, âgés de 48 à 67 ans, se déroule à Paris en 2004, quatorze ans après les faits. Le cas de Richard Casanova, alors en fuite, est traité séparément. À la surprise générale, tous sont acquittés. « L’enquête a traîné en longueur et était mal menée. Les braqueurs étaient déguisés, il n’y avait pas de témoins directs des faits. Il devenait donc compliqué de prouver qui avait véritablement participé au braquage, ce qui a bénéficié aux accusés. La justice n’a pas pu établir qu’ils étaient présents au moment des faits », explique Brendan Kemmet.
Quelques jours après le procès, Alexandre Chevrière est blessé par balle devant la maison de son fils à Mimet, dans les Bouches-du-Rhône. Il décède cinq ans plus tard. Quant à Richard Casanova, il est assassiné le 23 avril 2008 à Porto-Vecchio.
Le butin du cambriolage, quant à lui, n’a jamais été retrouvé. Brendan Kemmet note néanmoins qu’un « certain nombre d’entreprises commerciales importantes ont vu le jour en Corse dans les années 1990, après le vol de l’UBS ». « C’est assez troublant », confie le journaliste, soulignant que la Brise de mer avait l’habitude d’investir « dans diverses activités économiques sur l’île, notamment dans la restauration ou l’hôtellerie ». Le groupe est désormais « un peu en perte de vitesse », mais il a laissé une empreinte indélébile sur le banditisme en France.
*« Richard Casanova, vie et mort du dernier parrain corse », de Brendan Kemmet et Stéphane Sellami, éditions Robert Laffont.*

