Les corbeaux célèbres : Jalousie, secrets de familles…Les inquiétantes menaces reçues par les parents de Grégory

Des menaces, des insultes… Depuis plusieurs mois, la famille Villemin est harcelée par un mystérieux corbeau qui multiplie lettres et appels malveillants, jour et nuit. Mais le message que Jean-Marie et Christine Villemin reçoivent le 17 octobre 1984 marque un tournant morbide dans cette affaire, qui connaîtra une résonance médiatique sans précédent. « J’espère que tu mourras de chagrin, le chef. Ce n’est pas ton argent qui pourra te redonner ton fils. Voilà ma vengeance, pauvre con. »

Ecrit à la main sur une feuille blanche, il a été posté la veille, vers 17h, à l’Épange-sur-Vologne, la commune des Vosges dans laquelle résident le couple et leur petit garçon. Quatre heures après, le corps de Grégory, 4 ans, était découvert dans la Vologne, à Docelles, à sept kilomètres de là. L’enfant, enlevé au domicile de ses parents, a été retrouvé les pieds, les mains et la tête liés par des cordelettes, le bonnet rabattu sur son visage.

Un photographe de presse régional est présent et immortalise la scène. Le cliché, qui fera la une des journaux, marque le début de l’affaire Grégory. Un dossier criminel qui passionne depuis trente-huit ans les Français, qui veulent comprendre pourquoi un enfant de 4 ans a été kidnappé et assassiné, et connaître l’identité de ses bourreaux. Mais pour les Villemin, l’affaire a commencé trois ans plus tôt. « Jean-Marie et Christine Villemin reçoivent à leur domicile un appel silencieux, au beau milieu de la nuit. Il est suivi, quelques jours plus tard, d’un appel musical, quelqu’un qui met de la musique. Il s’agissait en l’occurrence de la chanson  » Chef, un p’tit verre on a soif  » », raconte Thibaut Solano, journaliste à Marianne et auteur du livre La Voix rauque *. « Chef ». Une façon pour le corbeau de désigner Jean-Marie Villemin, alors chef d’équipe dans l’usine où il travaille.

« Il tente de trouver le talon d’Achille de ses cibles »

A la fin de l’été 1981, le couple Villemin reçoit un autre appel intrigant. Toujours une chanson. Mais cette fois, une femme va chanter par-dessus, et se mettre à rire. Très vite, le corbeau se montre menaçant. En novembre, Christine Villemin décroche le combiné et distingue une voix d’homme, rauque, qui l’insulte. Quelques minutes plus tard, elle entend des pas devant la maison. Elle allume la lumière et constate qu’un carreau de la porte d’entrée a été brisé. Une main se faufile à l’intérieur. Effrayée, la mère de famille pousse un cri, faisant fuir le vandale. C’est ensuite au tour d’autres proches du père de Grégory d’être ciblés par le corbeau, qui semble vouloir semer la zizanie au sein du clan. Il évoque des secrets de famille, révèle l’identité du père de l’un des frères de Jean-Marie – qui était surnommé « le bâtard » –, tente de pousser Albert, le grand-père, au suicide.

La lettre du «corbeau» du 27 avril 1983 reproduite dans le livre d'Etienne Sesmat «Les deux affaires Grégory».
La lettre du «corbeau» du 27 avril 1983 reproduite dans le livre d’Etienne Sesmat «Les deux affaires Grégory». – EDITIONS BELFOND

Le corbeau s’attaque particulièrement aux grands-parents de Grégory, et leur demande de ne plus fréquenter Christine et Jean-Marie Villemin. « Si vous vouler que je m’arrête, je vous propose une solution. Vous ne dever plus fréquenter le chef. Vous dever le considéré lui aussi comme un bâtard, le mettre entièrement de côté, pour vous et ses frères et sœurs. Si vous ne le faites pas, j’exécuterai mes menaces que j’ai fait au chef pour lui et sa petite famille », écrit-il. « Il tente de trouver le talon d’Achille de ses cibles pour être sûr d’être le plus blessant possible, mais aussi attiser des rancœurs et des haines pour semer la pagaille dans la famille, faire accuser d’autres gens », poursuit Thibaut Solano.

« Je m’en prendrai à ton gosse »

Une plainte est finalement déposée le 1er décembre 1982. Le doute et les soupçons s’immiscent doucement au sein de la famille Villemin, qui vire parano. Le corbeau connaît bien trop de secrets intimes pour ne pas être un proche. En avril 1983, les gendarmes mettent en place un système d’écoute : les Villemins doivent rester le plus longtemps possible au téléphone avec le corbeau, afin que les enquêteurs puissent identifier le lieu de l’appel.

« Mais la grand-mère Villemin, une vraie pipelette, avait raconté ça à tout le monde. C’est probablement revenu aux oreilles du corbeau qui, précisément à ce moment-là, cesse ses appels au domicile des Villemin », note Thibaut Solano. Les enquêteurs soumettent aussi les témoins à la dictée, afin de comparer leur écriture avec celle du corbeau. Une méthode peu scientifique qui ne mènera nulle part.

En avril 1983, le corbeau appelle le jeune contremaître de 26 ans sur son lieu de travail, qui n’a pas été placé sur écoute. Les menaces montent d’un cran. « Je m’en prendrai à ton gosse, ça te fera plus mal. Ne le laisse pas traîner, je le surveille avec des jumelles. Si je le trouve dehors, je l’embarque et tu le retrouveras en bas dans la Vologne. » Pourquoi s’en prend-il à Jean-Marie Villemin ? « Je peux pas blairer les chefs, lui répond la voix rauque. Tu es plein de pognon. Jacky gagne dans les sept mille francs et toi un million par mois… C’est toi qui touche le plus dans la famille. »

Les corbeaux identifiés ?

Le 17 mai 1983, le corbeau s’adresse une nouvelle fois à Albert et Monique Villemin, les grands-parents de Grégory, qu’il semble surveiller discrètement lorsqu’ils sont chez eux. « Je vois que rien a changer chez vous. Il n’y en a toujours que pour les même et le chef vient toujours. (…) Eh oui le vieux, j’arrête et tu ne sauras jamais qui t’as fait chié pendant deux ans. Je me suis vengé car je vois que tu te rumines, tu ne pendras peut-être pas mais je m’en fous car ma vengeance est faite. Je te hais au point d’aller cracher sur ta tombe le jour ou tu crèveras. (…) Ceci est ma dernière lettre et vous n’aurez plus aucune nouvelle de moi. Vous vous demanderez qui j’étais, mais vous ne trouverez jamais. Que le tout fou d’à côté arrête de frimer car il prend un coup de poing dans la gueule et il se sauve. Adieu mes chers cons. »

L'arbre généalogique de la famille de Grégory Villemin.
L’arbre généalogique de la famille de Grégory Villemin. – Vincent LEFAI, Sophie RAMIS / AFP

Pendant plus d’un an, les appels et les courriers semblent s’arrêter. Mais le 8 mars 1984, Liliane Villemin, la femme de Jacky Villemin, reçoit un coup de fil qui évoque son beau-frère, Jean-Marie : « Je vais lui faire la peau. D’autant plus que c’est la bonne saison. Et puis je tuerai sa femme. » Sept mois plus tard, on le sait, c’est finalement l’enfant des Villemin qui sera enlevé et assassiné. L’identité du corbeau et ses motivations restent encore aujourd’hui (presque) un mystère.

Des experts suisses en « stylométrie » ont bien comparé les lettres du corbeau avec les écrits de plusieurs protagonistes du dossier. D’après leur analyse, il y avait « au moins » cinq corbeaux différents qui ont pourri la vie des Villemin. Ils assurent aussi que Jacqueline Jacob, la grand-tante du garçonnet, est à l’origine de plusieurs lettres, dont celle de revendication du meurtre. Ce dont elle se défend.

Aucune piste concluante

« La dernière piste creusée était celle d’une machination familiale, impliquant plusieurs personnes, notamment Bernard Laroche, le cousin de Jean-Marie, et le couple Jacob, l’oncle et la tante de Jean-Marie Villemin », explique Thibaut Solano. Mais la justice a été obligée de mettre cette thèse de travail de côté car leur « mises en examen ont été annulées pour des raisons de forme », précise le journaliste, soulignant que « depuis, l’enquête est un peu au point mort, même si des investigations sont encore menées ». Une chose est certaine, conclut-il : « Il s’agissait de quelqu’un qui avait vu sur le domicile des grands-parents Villemin, donc qui habitaient la même commune, Aumontzey. Il y a plusieurs choses qui le prouvent. Or, c’est là où habitaient justement Bernard Laroche et le couple Jacob… »

*« La voix rauque », de Thibaut Solano. Paru le 19 septembre 2019, Les Arènes, 19,80 euros.