« L’Emprise » : Le nouvel album de Mylène Farmer est son « plus intime » et l’un de ses meilleurs

La pochette de L’Emprise ne doit pas induire l’auditeur en erreur. Si elle fait apparaître une « autre » Mylène, mi-alien, mi-créature, flottant (ou prostrée) en position fœtale sur un fond noir qui l’isole, l’album, sorti ce vendredi, est du pur Farmer. « Cela fait au moins dix ans qu’un de ses disques ne l’avait pas été à ce point, souligne Sylvain Paturel-Voyer, créateur du podcast Mylène Farmer, Histoires de… consacré à l’artiste. Il y a des ballades incroyables [Invisibles, Que je devienne…] comme elle savait les faire avant, des textes poétiques, plus bruts. On est dans son univers. Elle réussit à nous garder chez elle tout en voulant nous emmener ailleurs. »

« A la première écoute, je n’ai pas trouvé qu’un titre se démarquait plus qu’un autre. Comme il a du fond, du relief, des textures, de la surface, il faut l’écouter plusieurs fois, préconise Ludovic Huvier, réalisateur du podcast. J’ai été frappé par la beauté du son, il y a beaucoup de cordes, une prédominance de morceaux avec orchestration symphonique. C’est un album très réussi. »

Il poursuit : « Vu son titre, il y a forcément quelque chose de violent dedans, mais il n’est pas difficile d’accès. C’est la Mylène Farmer qu’on connaît, avec ses démons et ses lumières. Je pense que quiconque aime la variété peut s’y retrouver. »

Une collaboration réussie avec Woodkid

L’accueil critique est chaleureux. Le Parisien salue la voix « désarmante (…), d’une clarté admirable, surprenante dans certains graves » de la chanteuse. Didier Varrod, directeur musical des antennes de Radio France estime qu’il s’agit de « son meilleur album depuis Anamorphosée [sorti en 1995] ». Même Libération, d’ordinaire peu amène avec Mylène Farmer, économise son fiel avec des formulations semblant relever à la fois du compliment et du reproche. Le quotidien qualifie ainsi L’Emprise de « blockbuster de dance rock pop new-age morbide dont les sommets sont inévitablement les plus haut perchés, ceux dénués de rythmes, achevés en laboratoire ».

Cet opus n’allait pourtant pas de soi. La star était en panne d’inspiration, « incapable d’écrire un seul mot », confiait-elle dimanche dans les colonnes du JDD. Elle songeait à « tout arrêter ». Et puis, Woodkid lui a proposé ses services. « Cette collaboration, je l’ai longtemps fantasmée. Le résultat est au-delà de ce que j’attendais. Il a réussi à me surprendre », se réjouit Sylvain Paturel-Voyer.

Le musicien, qui a composé sept des douze titres de l’album – qui en compte au total quatorze si l’on inclut deux versions piano-voix –, reste fidèle à ses embardées lyriques sans jamais étouffer la patte farmerienne. « C’est une rencontre entre deux identités qui ont du style. Quelle que soit la génération qui les sépare [il a 39 ans, elle 61], ils ont réussi à se trouver, affirme Ludovic Huvier. Grâce aux orchestrations symphoniques qu’il a amenées, elle réussit à faire quelque chose de moderne et d’intemporel. »

« Ils lui ont fait un écrin »

Pour ce disque, Mylène Farmer a aussi retravaillé avec le groupe Archive, qui a réalisé trois titres de Bleu Noir en 2010, et avec Moby qui a l’habitude de collaborer depuis 2006 avec celle qui est devenue son amie. L’Américain signe les mélodies des deux seuls titres up-tempo de L’Emprise, Bouteille à la mer et Rallumer la lumière (sans doute le tube du disque). Le groupe AaRon lui a aussi apporté sur un plateau la chanson Rayon Vert pour laquelle elle a eu un coup de cœur – il est rarissime qu’elle interprète un texte dont elle n’a pas été l’autrice. « Ce morceau est un petit bijou, applaudit le créateur de Mylène Farmer, Histoires de… Ce qui est remarquable, c’est qu’elle a travaillé avec quatre personnes très différentes et que ça matche de fou. Ils lui ont fait un écrin. »

« Ce n’est pas la première fois que Mylène Farmer travaille sur un album sans Laurent Boutonnat [qui a pendant trente ans été le seul compositeur de ses mélodies] mais, contrairement aux précédents, il y a ici quelque chose de très homogène, qui est à la hauteur d’un album avec un seul producteur aux manettes », appuie Ludovic Huvier.

Le phénomène d’emprise

La cohérence du disque est également thématique. Il y est question de nouveaux départs, de faire table rase, de reconstructions. Le titre de l’album, L’Emprise, est abordé dans trois des pistes : la chanson éponyme, A tout jamais et Ne plus renaître. Pour nombre de fans, Mylène Farmer y évoque son expérience personnelle. S’il est d’accord sur le fait qu’il s’agit de l’album « le plus intime » de sa discographie, Sylvain Paturel-Voyer préfère ne pas se risquer au jeu des interprétations.

« Est-ce qu’elle parle de ce qu’elle a vécu ? Ou de ce que des proches ont vécu et dont elle a été témoin ? Je ne sais pas, balaye-t-il. Dans son interview au JDD, elle a déclaré « Qui n’a pas croisé le chemin d’une personne dite perverse narcissique ? » [elle dit aussi : « L’emprise est un thème qui me bouleverse et me met dans une colère noire »]… De mon côté, j’ai fait écouter A tout jamais à deux personnes qui ont subi l’emprise dans leurs couples. Elles étaient estomaquées qu’elle soit tombée aussi juste. » Hasard du calendrier ou choix délibéré ? On notera également que le disque sort un 25 novembre, journée mondiale de lutte contre les violences faites aux femmes.

« Elle ne cherche plus le tube radio, elle est libre »

L’Emprise représente-t-il une prise de risque ? « Non, estime le créateur du podcast. Elle peut tout s’autoriser. Elle ne cherche plus le tube radio, elle veut s’exprimer, elle est libre. Il n’y a qu’elle qui peut se permettre un retour comme elle l’a fait, en sortant un single en radio, en balançant un clip et… rien d’autre. On parle souvent de sa discrétion et de sa timidité mais il faudrait insister sur sa liberté. »

Et d’ajouter : « Mylène Farmer est peut-être au début d’autre chose. Désobéissance [son album studio précédent, en 2018] marquait la fin d’un cycle. Là on sent une envie de créer, de surprendre. »

Aussi, si la star a baptisé Nevermore ( « Plus jamais ») sa prochaine tournée des stades – qu’elle lancera le 3 juin à Lille –, il se pourrait bien que L’Emprise soit une porte musicalement entrouverte sur un encore.