Législatives boudées en Algérie : « Au lieu de profondes réformes, le pouvoir politique se contente de proposer des élections »

Le dépouillement commence dans un bureau de vote à Bouchaoui, à la périphérie ouest de la capitale Alger, le 12 juin 2021. — RYAD KRAMDI / AFP
  • Les Algériens étaient appelés aux urnes ce samedi pour élire leurs 407 députés. Il s’agit des premières élections législatives depuis le soulèvement populaire lancé en février 2019 après le rejet d’un cinquième mandat du président Bouteflika.
  • Si les résultats officiels ne sont pas encore tombés – ce qui pourrait prendre encore plusieurs jours-, la participation, elle, est connue. Et elle est très faible avec seulement 30,20 % des électeurs algériens qui se sont déplacés aux urnes ce samedi.
  • Le sociologue Nacer Djabi en décrypte les causes pour 20 Minutes.

La participation à la mi-journée laissait déjà craindre une abstention record avec seulement 10 % des électeurs à s’être déplacés jusqu’aux urnes à 13h. Le reste de la journée n’a guère permis de redresser la barre. Ce samedi, les élections législatives algériennes qui visent à élire en un tour les 407 futurs députés de l’Assemblée populaire nationale, ont enregistré un taux de participation nationale de 30,20 %. Soit le score le plus faible depuis au moins vingt ans. La participation est même en recul par rapport à la présidentielle de 2019, qui avait vu Abdelmadjid Tebboune élu avec seulement 40 % des voix.

C’est une abstention record pour une telle élection. Et elle est lourde de sens alors que ces législatives, dont les résultats définitifs ne sont pas encore connus, étaient les premières depuis le soulèvement populaire inédit et pacifique, né en février 2019 du rejet du 5e mandat envisagé par Abdelaziz Bouteflika. Près de deux mois plus tard, il était poussé à la démission après vingt ans de règne.

Avec cette élection, le pouvoir en place espérait renouveler sa légitimité et faire un pas de plus vers la normalisation du pays. Loupé ? Le sociologue algérien Nacer Djabi, professeur à l’université d’Alger tout juste retraité, répond à 20 Minutes.

En quoi ces élections législatives étaient cruciales pour l’Algérie ?

Ces législatives étaient une belle occasion de couper avec l’ancien système politique algérien, celui de l’ère Bouteflika. Il y a en tout cas cette aspiration forte de beaucoup d’Algériens, déjà exprimée au printemps 2019 à travers le mouvement Hirak, d’avoir un Parlement plus légitime, plus représentatif. Mais c’est raté. On ne devrait pas avoir les résultats définitifs avant mardi et mercredi, le dépouillement prenant beaucoup de temps*.

En revanche, nous avons déjà une idée précise de la participation. Et elle est très faible avec seulement 30,22 % d’Algériens à avoir été voter. Ce taux pourrait chuter encore d’un ou deux points lorsqu’on prendra en compte la participation des Algériens votant depuis l’étranger. Quoi qu’en dise Abdelmadjid Tebboune, avec une telle abstention, il est impossible que le vote de samedi débouche sur l’élection d’un Parlement légitime.

Comment expliquez-vous cette si faible participation ?

Au lieu de proposer des réformes profondes, au lieu d’essayer de comprendre les véritables aspirations politiques des Algériens, le pouvoir en place propose des élections avec la promesse qu’elles poseront les bases d’un monde politique nouveau. Mais parmi les candidats en lice samedi, on retrouve au final les mêmes têtes qu’autrefois. Certes, les candidats ne sont pas issus du premier cercle de l’ancien système politique d’Abdelaziz Bouteflika. Mais on est allé les chercher dans les deuxième et troisième cercles. On reste ainsi sur les mêmes profils, les mêmes grandes familles politiques, les mêmes classes sociales, etc. C’est ce qui a poussé une majorité d’Algériens à boycotter ce scrutin.

Peu de choses ont changé en Algérie depuis le soulèvement populaire de février 2019 ?

Il y a eu quelques changements, mais ce n’est pas ceux escomptés par les Algériens qui étaient descendus dans la rue. Le mouvement Hirak demandait une plus grande séparation des pouvoirs, un changement du personnel politique, plus de libertés dans la création des partis, des syndicats et des associations, une presse libre, une vie politique débarrassée de l’argent sale, etc. Rien de cela n’a été obtenu encore. Le peuple algérien continue d’attendre. Avant ces législatives, il y avait déjà eu une première occasion manquée de couper avec l’ancien système, l’an passé, lors de la révision de la constitution [taillée sur mesure pour son prédécesseur Abdelaziz Bouteflika].

Le mouvement Hirak voulait une large participation du peuple algérien à ce projet de révision et que celle-ci soit le fruit d’un large consensus. Une étape préalable à l’organisation d’élections libres. Ils ne l’ont pas obtenu et les Algériens ont, là encore, utiliser la seule arme qu’ils ont entre les mains : le boycott. Cette révision constitutionnelle avait fait l’objet d’un référendum le 1er novembre dernier. Seuls 23 % des électeurs s’étaient rendus aux urnes.

Les difficultés économiques qui secouent l’Algérie expliquent-elles aussi le désintérêt des Algériens pour la politique ?

La situation économique et sociale est en effet très difficile ces dernières années et devrait le devenir encore plus dans les années à venir. L’entrée des devises pour l’Etat baisse, l’économie n’a pas été suffisamment diversifiée, un fort taux de chômage… Mais je pense que les raisons de la forte abstention, samedi, sont d’abord politiques. Beaucoup d’Algériens considèrent qu’il faut résoudre avant tout la question politique aujourd’hui, parce que c’est le nœud du problème pour espérer ensuite une amélioration de ce contexte socio-économique.

Où en est aujourd’hui le mouvement Hirak ?

Il perdure et va perdurer encore. Ne serait-ce parce que ce mouvement ne se résume pas aux seules marches populaires. C’est plus que ça. Hirak, c’est un état d’esprit, un nouveau rapport des Algériens à la politique, à leurs institutions officielles. Le Hirak est bien ancré dans la tête des Algériens, surtout les jeunes générations. Elles sont devenues plus revendicatives, plus désireuses de changer leur pays et ça ne va pas changer même si la répression persiste aujourd’hui. Des manifestations sont toujours organisées régulièrement, mais le contexte n’est pas favorable à ce qu’elles soient aussi massives qu’en 2019. Mais dès que les conditions le permettront, il ne serait pas étonnant de voir de nouvelles grandes mobilisations dans les principales villes du pays.

*Il faut à la la fois compter le nombre de voix obtenues pour chaque liste en lice -et elles sont nombreuses [2.288]- puis compter les voix de chaque candidat au sein de chaque liste pour savoir qui accède à ces sièges de députés, détaille Nacer Djabi.

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