Le regret d’être mère, toujours un tabou aujourd’hui en France ?

Illustration de bébé. — Jarmoluk/Pixabay

  • Depuis 2007, la sociologue israélienne Orna Donath étudie le sujet particulièrement tabou du regret d’être mère.
  • Son enquête, résumée dans un essai qui paraît ce mercredi en France, se penche sur les diktats de la maternité, la difficulté pour ces femmes d’exprimer de tels sentiments, et les nuances importantes pour bien comprendre la question.
  • A l’occasion de cette parution en France, 20 Minutes a interrogé ses internautes sur le sujet.

« J’ai deux enfants de 30 et 19 ans que j’aime plus que tout, mais je sais pertinemment que si c’était à refaire, je ne ferai pas d’enfants, nous confie Karin, 49 ans, une internaute. Est-ce la conjoncture, le futur qui les attend, la sensation d’échec ou simplement se rendre compte que l’on peut être égoïste ? » S’il y a bien un sentiment qui n’est jamais apposé à la maternité, c’est le regret. Pourtant, depuis quelques années, un murmure prend de l’ampleur : et si on pouvait, malgré les injonctions et les accusations, autoriser les femmes à dire leur vérité ? Ce vent de liberté, qui a décoiffé plus d’un lecteur, vient d’Israël.

La sociologue Orna Donath y avait publié en 2015 Regretting Motherhood : A Sociopolitical Analysis. Une enquête basée sur les témoignages de 23 mères israéliennes, âgées de 25 à 75 ans, qui regrettent toutes d’avoir eu des enfants. Depuis, elle a reçu des témoignages du monde entier. L’étude a suscité un vif débat, en Allemagne notamment, et engendré des discussions sur la Toile via le hashtag  #RegrettingMotherhood. L’étude, pas traduite en français, n’avait en revanche pas fait de vague ici. Mais ce mercredi, le livre issu de cette recherche, Le regret d’être mère* – paru en anglais en 2017 –, sort en France. La preuve que petit à petit, ce tabou se fissure dans l’Hexagone ?

Ultime tabou ?

C’est en tout cas l’espoir d’Orna Donath, qui souhaite « créer un débat qui finira un jour par changer les choses ». « Je pense qu’il y aura un impact en France », confirme Charlotte Debest, sociologue et autrice de Le choix d’une vie sans enfant. La sociologue israélienne insiste tout d’abord sur des questions de définition : il n’est pas seulement question de rappeler combien la vie de mère s’avère exigeante, épuisante même. « Le regret, c’est quand une femme pense que c’était une erreur. Si elle pouvait remonter le temps, avec la connaissance, l’expérience qu’elle a aujourd’hui, elle ne deviendrait pas mère, précise Orna Donath, contactée par 20 Minutes. C’est, encore aujourd’hui, un immense tabou. Pour la société, l’instinct maternel est naturel. Or, chaque femme ne vit pas de la même façon cette relation. » Pour Charlotte Debest, si ce sentiment est difficile à avouer, c’est qu’« il remet en question l’identité de la femme, qui doit faire des enfants, censés être synonymes de bonheur pour leurs parents ».

Est-ce à dire que rien n’a changé entre 2015, date de la sortie de l’étude, et fin 2019 ? « Je pense que davantage de femmes sont capables de dire qu’elles regrettent d’être devenues mères, mais je ne suis pas sûre que la réponse ait beaucoup évolué… », souffle la sociologue israélienne. En effet, de nombreuses femmes qui ont osé témoigner sur les réseaux sociaux se font attaquer. « Pour certains, ce regret d’être mère est tout simplement impossible », soupire la chercheuse.

Apporter des nuances

Ce tabou s’accompagne d’un certain nombre de clichés, qu’Orna Donath détricote : une mère qui regrette serait forcément traumatisée, malade, dangereuse pour sa progéniture même. Or, ce qu’on retrouve dans les témoignages des mères israéliennes et françaises, c’est cette nuance : on peut regretter d’avoir eu des enfants et les aimer. « Je donnerai ma vie pour mes enfants sans hésiter !, réagit ainsi Ilhame, 42 ans et mère de trois enfants. Mais je ne pensais pas que ce serait aussi dur, surtout la partie conflit pendant l’adolescence. On sait qu’en devenant mère, on fera face à beaucoup de problèmes (maladie, manque de sommeil, éducation…), mais pas qu’on devra se battre quotidiennement avec eux, pour leur bien en plus. »

Certains ne comprennent pas ce sentiment alors qu’aujourd’hui, beaucoup de femmes ont accès à la contraception et à l’IVG. « C’est difficilement dicible car certains leur reprochent le fait qu’elles auraient pu ne pas avoir cet enfant, qu’elles ne peuvent s’en prendre qu’à elles-mêmes », ajoute Charlotte Debest.

Pourquoi regrettent-elles ?

Mais qu’est-ce qui fait qu’on décide d’avoir un enfant ? Orna Donath met à nu les diktats qui s’imposent aux femmes, parfois inconsciemment. La promesse d’accomplissement dans la maternité et son pendant : le regret, un jour, de ne pas avoir eu d’enfant. Certaines internautes parlent ainsi de l’insistance d’un conjoint, du poids des proches qui fondent une famille, de l’injonction à rester dans la norme. Marie**, 55 ans, s’avoue « mère par conformisme ». « Et pour me rassurer sur ma « normalité  » (j’ai un côté garçon manqué), confie-t-elle. Je suis très mère poule, mais c’est une angoisse constante pour moi que ces incertitudes sur leur devenir, dans un monde où tout s’accélère, y compris la démographie et les effondrements. Ce serait à refaire, je ne serais pas mère, mes enfants le savent. D’ailleurs, eux-mêmes n’ont aucun désir d’être parents et ce n’est pas facile à faire valoir en société. »

Et la chercheuse israélienne d’insister sur l’inégalité entre hommes et femmes. Un père qui abandonne ses enfants est en général vu d’un mauvais œil, une mère sera traitée de monstre. « Cette étude souligne la condition qui est faite aujourd’hui aux mères, reprend Charlotte Debest. Ce qu’on leur impose, c’est l’obligation de revoir leurs priorités, l’amour inconditionnel. Ce qui renvoie aussi à la double journée des femmes, aux injonctions contradictoires, car il faut être performante au travail, aimante et belle, ce qui est compliqué avec quatre heures de sommeil… »

Beaucoup de nos internautes listent en effet les difficultés, mauvaises surprises et exigences qui accompagnent leur maternité. « Il est clair que lorsqu’une femme devient mère, c’est la prison à vie, tranche Andréa**, 33 ans et mère de trois enfants. Nous sommes femmes, mères, maîtresses, amies, collègues mais aussi infirmières, femmes de ménage, intendantes et taxis de nos maisons. Si je devais recommencer, eh bien je choisirais de vivre pour moi… au moins un peu plus. »

Des profils très divers

Orna Donath souligne un autre point important : il n’y a pas que des mères célibataires, divorcées ou ayant des enfants en bas âge qui ont témoigné dans son étude. « En général, on va vous dire que le bonheur d’être mère va arriver avec le temps, reprend-elle. Ces femmes cassent un récit linéaire, avec un happy end. Or, j’ai rencontré des grands-mères qui m’ont assuré qu’elles regrettaient toujours… » C’est le cas d’Isabelle, qui fut mère célibataire au milieu des années 1970 et est aujourd’hui grand-mère. « J’aime ma fille plus que tout ! Mais être maman à 20 ans ne faisait pas partie de mes projets. C’est sans aucun doute très égoïste, mais je suis passée à côté de ma vie… Les femmes de ma génération n’osent pas le dire, mais c’est le cas d’un très grand nombre ».

La faute au manque d’aide, du conjoint notamment ? Si certaines mères israéliennes et françaises pointent l’absence ou l’irresponsabilité des pères, l’une de nos internautes s’exprime au nom de son couple, fait rare. « Nous n’aurons jamais d’autre enfant et nous regrettons d’avoir eu notre fille, explique Caro, 31 ans et mère d’un bébé de 8 mois atteint d’un reflux gastro-oesophagien. Nous avons même voulu la placer en famille d’accueil tellement c’était dur à vivre. Notre vie aujourd’hui se résume à de la survie et nous ne profitons pas du tout des premiers mois de vie de notre fille. »

Un « nous » qui pose la question des pères, qui ne font pas partie de cette étude. Pourquoi ? « J’ai interviewé dix pères en Israël et reçu beaucoup de témoignages d’hommes du monde entier, nous confie Orna Donath. Mais je devais limiter mon sujet d’enquête et je ne pouvais étudier en profondeur le regret d’être père et celui d’être mère. Or, ce sont les femmes qui payent le prix lourd. Mais j’ai de la matière pour m’intéresser aux pères. Peut-être un jour ? » Ce qu’elle souhaite surtout, c’est que d’autres chercheurs s’emparent de ce sujet inexploré. « Je reçois des messages d’experts, d’artistes du monde entier, qui veulent creuser cette question dans leur pays. »

* Le regret d’être mère, Odile Jacob, 20 novembre 2019, 21,90 €. 

** Certains prénoms ont été modifiés.

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20 secondes de contexte

Après avoir lu l’essai d’Orna Donath, 20 Minutes a pu réaliser une interview de la sociologue israélienne. Et a également lancé un appel à témoignages auprès de ses internautes. En 24 heures, nous avons reçu une cinquantaine de témoignages détaillés. Preuve qu’en France aussi, certaines femmes ont besoin d’exprimer ce regret. Tous ne peuvent évidemment pas nourrir cet article. Nous vous remercions beaucoup pour vos contributions.

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