« Le Point Virgule fait L’Olympia » : « Humoriste est un métier de grande humilité », estime Antoinette Colin

Ce jeudi soir, Le Point Virgule fait L’Olympia… Une douzaine de jeunes humoristes se produiront sur la scène mythique du boulevard des Capucines (Paris 9e) pour la treizième édition de ce gala qui fait office de vitrine pour la célèbre salle nichée dans le Marais (Paris 4e). Les noms à l’affiche (Marie Reno, Merwane Benlazar, Alex Fredo, Louis Chappey…), encore confidentiels, ont le potentiel d’être ceux qui agiteront les zygomatiques du plus grand nombre demain. Antoinette Colin, la directrice artistique de l’événement, a sélectionné scrupuleusement chaque artiste tout au long des derniers mois. « Il ne faut pas qu’on se loupe là-dessus », insiste-t-elle auprès de 20 Minutes, en expliquant qu’elle a veillé à composer le plateau avec un souci d’éclectisme, selon « les thèmes, le rythme, le phrasé… » Entretien avec une pro et passionnée de l’humour.

Vous êtes programmatrice du Point Virgule depuis vingt ans. Comment avez-vous vu évoluer l’humour au fil du temps ?

Il y a une explosion du nombre d’artistes depuis cinq ans. Les réseaux sociaux ont mis un gros coup de projecteur sur ce métier et il y a une illusion de facilité. Mais les plus « costauds » se comptent sur les doigts d’une main. Nous, on est là pour faire de l’événement, je n’ai pas d’intérêt à avoir un artiste qui va « végéter » x mois ou x années au Point Virgule. Arriver au Point Virgule, déjà, ce n’est pas facile. Pour toute une génération, les comedy clubs, le parti pris des plateaux, sont un ring de travail très important mais, souvent, ils sont dans la quête de la punchline alors que nous, on est en recherche de spectacles. Tenir une heure sur scène et remplir, sur son nom, une salle de cent places tous les soirs, c’est un certain niveau d’exigence, ce n’est pas le même travail.

Celles et ceux qui pensent que faire rire son entourage et avoir de la gouaille suffisent à faire carrière dans l’humour se trompent ?

Tous ne le pensent pas mais on a connu une période – c’est un peu moins vrai maintenant – où des artistes cherchaient le buzz par n’importe quel moyen pour obtenir une forme de reconnaissance médiatique, sauf que derrière, cela ne suivait pas forcément. Il ne faut pas se tromper de métier, ce n’est pas parce qu’on est youtubeur qu’on est comédien, et inversement. Norman a été révélé sur les réseaux et a ensuite trouvé le succès sur scène. Pour le coup, sa promesse à lui tenait la route, il a fait des belles salles, travaillé et appris son métier de comédien. Certains, dans le stand up disent « Moi, je ne suis pas comédien », alors que les meilleurs standupers sont des comédiens. Ils sont sur un plateau pour raconter des histoires.

Y a-t-il moins ou davantage de liberté de parole aujourd’hui qu’avant ? Davantage d’autocensure ?

Il y a toujours une liberté de parole. La question est de savoir comment on s’en sert. Si l’écriture est bonne, si l’interprétation est singulière, tout est possible. On a pu le voir avec Gaspard Proust. A l’époque où il jouait au Point Virgule, il se produisait devant vingt ou trente personnes, c’était un démarrage assez frileux. Une fois programmé au Point Virgule fait L’Olympia, il a tout ramassé, il y a eu un après pour lui. J’ai vu récemment Roman Frayssinet qui écrit son nouveau spectacle. Il ne mâche pas ses mots, mais il le fait bien. Si on veut écrire pour choquer ou déranger, je pense que l’angle d’écriture n’est pas bon. Il faut avoir un point de vue et une forme de légitimité à imposer ce qu’on veut.

Sentez-vous immédiatement le potentiel d’un ou d’une artiste ? Ou avez-vous de mauvaises surprises avec des personnes qui vous semblaient prometteuses mais n’ont pas confirmé ou, au contraire, de bonnes surprises avec des humoristes qui ne vous ont pas convaincue au début ?

Vous avez tout dit ! (rires) Etre surprise, c’est ce que j’aime dans mon métier. Souvent, j’ai des gens comme Félix Dhjan qui est à l’affiche du Point Virgule fait L’Olympia cette année, et qui a dû passer une demi-douzaine de fois les auditions du Point Virgule. Je ne le prenais pas parce que ce n’était pas intéressant. Il est un boulimique de la scène, avec une énergie débordante, mais ce qu’il racontait, on ne l’entendait pas. Il n’y avait pas d’écriture, il n’était pas dirigé, ça partait dans tous les sens. Ce qui a fait qu’on a fini par travailler ensemble, c’est qu’il s’est mis à bosser et a arrêté de brasser de l’air. Il a appris le métier, il a observé et trouvé sa méthode de travail. A la rentrée, il sera tête d’affiche du jeudi au samedi. Avec chaque artiste que je programme, il faut qu’il y ait un feeling. Félix, malgré les refus, n’a jamais arrêté d’y croire. A l’inverse, il y a des artistes en qui je croyais énormément mais qui ne travaillaient pas assez. C’est frustrant. Je disais à certains qu’ils en avaient encore sous le pied, je leur conseillais de collaborer avec un coauteur, un metteur en scène. Le plus grand danger dans ce métier-là, c’est l’isolement. Il y a très peu d’artistes qui savent travailler tous seuls et même ceux-là, à un moment donné, ont l’humilité de se dire : « J’ai fait 40 % du boulot, je fais un break et je vais prendre le temps d’aller échanger avec untel qui va me faire un retour sur ce qui a été écrit ». C’est un métier de grande humilité.

Quel est le secret pour faire carrière dans l’humour ?

La remise en question et le travail. Dans le stand up, il faut avoir un regard de l’instant.